Cet été plein de fleurs

Journal romanesque
(Août 1919 – Août 1920)

Pour nos mères et nos sœurs

Mardi 2 septembre 1919. Le Prieuré (premier jour).

La nuit fut mauvaise du fait d'un excès de fatigue. Je dormis par intermittences et m'éveillai tout courbatu de mon périple de la veille. Mais, à peine devant la fenêtre, je sentis l'air frais me picoter délicieusement le visage. J'étais bel et bien à la montagne et je me sentis renaître. Une belle journée ensoleillée s'annonçait. Depuis le chalet, la vue est vraiment superbe : le pâturage descend jusqu'au village de Bonlieu en ondulations verdoyantes tandis que, de l'autre côté, se dresse la Baume, montagne abrupte hérissée de sapins et de hêtres mêlés.

Chaque matin, les jeunes Delaborde ont coutume d'aller assister à la messe du père Denizot. Je les ai attendus en rédigeant ma longue chronique d'hier. La troupe arrive joyeusement, l'abbé en tête. Il me faut m'habituer à voir un ecclésiastique en tenue de montagne, chandail, pantalons de golf et chaussures de varappe. Les jeunes, eux, ne paraissent pas surpris : le Père est un ami de la famille de longue date et, selon ce que m'en a dit Pierre, c'est un prêtre moderne et sportif. Ils l'ont toujours vu habillé ainsi à Bonlieu. La soutane serait à vrai dire totalement inadaptée ici. Nous déjeunons dans la salle d'études du chalet, une pièce spacieuse et claire donnant sur la Ronde. Le chocolat chaud, la boisson que j'affectionne entre toutes, est émaillé des bons mots du prêtre. Décidément, me voilà agréablement surpris et bien loin des ecclésiastiques rigides de Stanislas.

Après la corvée de vaisselle que nous acceptons de faire comme un jeu, l'un à la plonge, l'autre à l'essuyage, le troisième au rangement des couverts, (la bonne a beaucoup protesté mais les parents nous donnèrent raison), nous décidons avec l'aîné d'aller chercher la barque qui va devenir durant les prochains jours notre meilleur accessoire de détente. Pierre m'accompagne tandis que Jérôme et Bernard travaillent leur anglais avec le Père. Nous commençons par vider la barque de toute l'eau qui s'y est infiltrée puis nous nous appliquons à boucher les voies avec de l'étoupe. J'aime ce travail minutieux et patient. Pierre et moi travaillons sans parler et, tout alentour, le silence de la montagne est impressionnant. A la fin de l'été, les Delaborde ont l'habitude de laisser leur embarcation à cet endroit qu'ils nomment pompeusement « embarcadère ». En fait, c'est une petite crique à peine marquée par une anse de la rive et il ne reste que quelques pieux de ce qui fut jadis un ponton. Lorsque nous essayâmes de prendre le large, nous eûmes quelques difficultés car le fond de la barque restait accroché à une ferraille Il fallut toute notre énergie et le renfort arc-bouté des rames pour parvenir à nous dégager sans encombres.

Notre esquif glisse à présent vers le fond du plan d'eau, sur des eaux gris bleu striées de lumière. Puis nous longeons le lac vers l'ouest, là où la rive lèche le pâturage. Sur le bord où poussent des joncs, l'eau est si limpide qu'en nous penchant nous pouvons suivre les évolutions des poissons dans le fond. Qu'ils sont alertes ! Et guère sauvages, ce qui est ici assez surprenant. Vont-ils nous résister longtemps ? Mon camarade en effet a emporté sa ligne à perches. Mais les bestioles sont malignes. Voilà Pierre bredouille et un rien vexé. Je lui propose alors de faire le tour du lac en longeant les berges. Ohé ! matelots, souquez ferme et gardez le cap !

A un certain endroit, nous voulons faire passer notre embarcation au travers d'une sorte d'isthme, un étroit chenal entre les joncs de la rive toute proche et une sorte de récif en terre meuble. Le niveau du lac étant bas en cet endroit, nous voici malencontreusement coincés. Tandis que je manœuvre avec les rames, Pierre est forcé d'ôter souliers et chaussettes avant de sauter à l'eau. Il tire par ici, pousse par là tandis que j'appuie sur les rames enfoncées telles des perches. Victoire ! Nous parvenons à nous arracher à la tourbe omniprésente ici et à traverser l'isthme. Cet exercice nous ayant mis en appétit, nous coupons au plus vitre, traversant le lac dans sa moindre largeur, et filons à nouveau en direction de l'embarcadère.

Après le déjeuner, qui fut copieux et fort sympathique (chacun racontait ses exploits à sa façon, faisant saliver d'envie les plus jeunes restés au chalet pour leurs devoirs de vacances), nous décidons d'aller explorer rapidement « la forêt noire ». Cette fois, les fils Delaborde sont au complet. Cette forêt n'est autre que le prolongement des sapins qui grimpent le long des roches escarpées de la Baume. Aussi le terrain est-il fort accidenté, hérissé de « forts ». Bernard, le petit futé de la bande, me fait goûter une racine de fougère qui a le goût de la réglisse. Quant à Pierre, il nous propose assez vite une excursion à vélos, car cette grimpette dans les sapins de l'inspire guère. Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous voici sur nos montures, pédalant sur le plateau de St Laurent, d'abord en direction du lac d'Hay. C'est là qu'avait prévu de nous rejoindre le Père Denizot, qui est un fanatique de la nage. Ce lac, d'un bleu très pur, agrémenté d'un îlot en son centre, est néanmoins beaucoup moins pittoresque que les autres plans d'eau de la région, car ses rives trop plates sont assez monotones. Le lac de Narlay par contre est autrement sauvage, encaissé dans un vallon tourmenté et dominé au loin par les hautes sapinières du Pont-de-la-Chaux, d'un bleu si profond qu'il me rappelle des souvenirs déjà lointains mais douloureux. En effet, la première fois que j'avais admiré cette perspective, c'était en compagnie de ma blonde amie Lily dont les yeux ont la même couleur outremer. Nous nous étions tous deux arrêtés pour déjeuner au bord de l'abreuvoir. Je ne m'attarde pourtant pas à ces souvenirs, la nostalgie n'a guère prise sur moi. C'est aussi rare que bénéfique et la mention vaut d'être notée ! En effet, depuis que je suis en villégiature à Bonlieu, je vis essentiellement dans le présent. C'est moins une héroïque décision qu'une simple constatation : ici, je me sens léger, disponible et insouciant. A chaque instant surgissent une découverte, une sensation nouvelle, un spectacle inédit. Pourquoi m'en ferais-je pour demain ? Précisément, à cet instant où le souvenir de Lily m'effleure, le réel prend le dessus : j'aperçois une sorte d'enfilade, un creux étroit et sinueux le long de la montagne de la Chaux du Dombief. Et si nous l'explorions ? Mes camarades, trop contents d'avoir les fesses dans le gazon, ne sont guère enthousiastes. Seul Jérôme se laisse gagner par ma curiosité et, abandonnant nos bicyclettes à la garde de Pierre et du jeune Bernard, dit Nanou, nous voilà cheminant le long d'un pittoresque sentier de forêt. C'est le lieu-dit de Morilou, perdu et cependant peu sévère, non loin de la commune d'Entre-Deux Monts. Nous faisons une halte sous le viaduc de la ligne Champagnole-Morez et sommes récompensés de notre marche : le regard embrasse toute la vallée et le point de vue est sensationnel. Les premiers plans sont gais et verdoyants ; plus loin, ce sont des sapinées plus sévères dans le genre de celles de Syam et tissant une sombre draperie dans le fond du panorama. Dommage que des douleurs dans le ventre me gâchent le plaisir des yeux : sans doute un tribut à payer à l'eau fraîche du torrent que j'ai bue trop goulûment.

Nous retrouvons nos deux lascars qui, lassés des racines de fougères, avaient en vain cherché des myrtilles. Notre projet est alors de retourner près du lac d'Hay où le père Denizot doit nous attendre. De loin, voyant poindre le peloton, il nous fait de grands signes. Nous nous déshabillons tous les cinq sur une butte pour enfiler nos maillots de bain et mettre nos vêtements hors d'atteinte des vaches (elles avaient failli avaler le béret du Père !). Je dois faire ici une parenthèse, sans m'étendre, mais seulement parce que cet incident a provoqué en moi une étrange sensation, un trouble aussi profond qu'inexplicable et que j'ai décidé de tout dire, ou à peu près, dans mes chroniques. Quand le prêtre s'est dévêtu, à deux ou trois pas de moi, alors que j'avais déjà été si perplexe le matin à la vue d'un ecclésiastique en civil, j'ai été comme déstabilisé, violemment et bêtement ému de le voir semi-nu. Les autres garçons étaient déjà en train de barboter dans le lac. Instinctivement, et c'était plus fort que moi, au lieu de me hâter, je prenais mon temps pour me dévêtir et plier mes effets plus soigneusement que nécessaire. L'abbé, lui, chantonnait. Je m'efforçais, bien sûr, de ne pas regarder dans sa direction, et en même temps, une furieuse envie me prenait de détailler, par œillades furtives, ce grand corps vigoureux, ses larges épaules, son torse large comme un bouclier, son ventre ferme et un peu plus bas… J'eus honte de ma curiosité doublement coupable, puisque c'est non seulement un bel homme athlétique mais un lieutenant de Dieu. J'ai fui vers le lac…

C'était mon premier bain froid en eau douce et en altitude. Quelle épreuve ! Il faut d'abord sautiller sur des pierres aiguës qui vous hachent la plante des pieds. Puis vient le plus difficile : entrer courageusement dans l'eau. Deux techniques : soit la plongée brutale soit l'introduction progressive. J'optai prudemment pour la seconde manœuvre. Les uns et les autres m'encourageaient de la voix et du geste. Pierre et l'abbé faisaient déjà un crawl vers le centre du lac quand je n'avais de l'eau qu'à la taille, juste au-dessus de l'endroit stratégique. Sacré nom d'un macaroni, comment faisaient-ils pour être si insensibles au froid ? Troisième étape (pour les non-nageurs, catégorie à laquelle j'appartiens encore hélas) : lorsqu'on a de l'eau jusqu'au cou, malgré la légitime révolte de l'épiderme, le corps repose sur une vase tiède et molle. L'on souffre moins du froid mais l'équilibre est périlleux. Aie !

Les trois garçons Delaborde, entraînés au bain depuis un mois par leur aumônier, ne font plus guère attention à tous ces inconvénients et deux d'entre eux nagent déjà fort bien. Le benjamin quant à lui est capable de tenir sur trois ou quatre mètres sans couler : son exploit n'est qu'une question de jours. Je les envie fort, mais mon admiration ne me réchauffe guère. Tandis que maints exercices leur font oublier l'eau glaciale, moi, je grelotte et n'ai qu'une terreur : m'enliser dans la vase gluante. Mais pour rien au monde je ne sortirais avant eux ni ne souhaiterais être ailleurs. Je sens à quel point cet apprentissage spartiate – auquel tient tant le Père – est sain et vivifiant. Mens sana in corpore sano ! a-t-il crié en se jetant à l'eau. Au moment de la sortie du bain qui est, je crois, le moment le plus cruel, j'ai tellement claqué des dents que je peinais à garder mon équilibre sur le scalpel des rochers. Il s'en est fallu de peu que je ne boive la tasse ! Nous n'avions évidemment pas pris de serviettes : à quoi bon, avait dit le Père, puisque le soleil est au rendez-vous. Effectivement, il brillait encore et nous nous séchâmes dans l'herbe mais j'ai trouvé que la chaleur de Messire Soleil était parcimonieuse, peut-être du fait de l'atmosphère en altitude ou parce que le soir tombait.

En effet, lorsque notre petite troupe reprit la route du chalet, il faisait presque nuit. Nous marchions à la file indienne en poussant nos vélos par le guidon, reprenant en chœur les Allobroges, comme il est de tradition ici depuis un mois. Décidément, maintenant que j'étais un peu réchauffé, je me sentais bien, tout à fait dans mon élément, heureux au milieu de cette juvénile cohorte. Pour un peu, j'aurais marché au pas et j'entendais ma propre voix étonnamment vibrante. Une première journée s'est ainsi achevée, si riche en sensations et en découvertes, exaltante pour tout dire. La montagne, pour moi, c'est le rêve. Je n'ai pas à réfléchir. Je ne songe ni au passé ni au futur. Je suis happé par l'instant. Je n'appréhende rien, je ne pense à rien et l'air pur me rend translucide : c'est un pur bonheur !

Allobroges vaillants ! dans vos vertes campagnes
accordez-moi toujours asile et sûreté.
Car j'aime à respirer l'air pur de vos montagnes.
Je suis la liberté ! la liberté !


Mercredi 3 septembre 1919. Le Prieuré (deuxième jour).

Je me suis encore réveillé peu avant huit heures, au moment où les jeunes Delaborde allaient à la messe de Bonlieu. Leur piété est exemplaire et je m'étonne qu'aucun d'entre eux ne rechigne. J'ai attendu leur retour, torse nu devant ma fenêtre ouverte, offert à la fraîcheur matinale et à mille pensées enjouées.

Après le bon chocolat chaud et d'énormes tartines de seigle qu'on ne trouve qu'ici, je suis de nouveau parti en expédition avec Pierre. Il a deux ans de moins que moi mais c'est un montagnard et un nageur émérites. Nous avions prévu l'assaut de la Baume par Magueney. Nous avons d'abord grimpé à flanc de montagne, dans le bois qui surplombe le lac. Pas de meilleur observatoire pour admirer à travers les branchages ses eaux aux couleurs changeantes, tantôt d'un bleu profond, tantôt gris acier avec des striures d'argent. Mon compagnon connaît les lieux comme sa poche : il me fit découvrir dans un creux de verdure, blottie au milieu des épicéas, une ferme où il rêve de villégiaturer quelques jours car, sauf durant la période des fenaisons, elle est abandonnée. Nous décidâmes de nous en approcher et nous eûmes droit à un tableau étonnant : juste devant la fermette, sur le couvercle du puits, toute une famille de crapauds, plus hideux les uns que les autres, se chauffaient placidement au soleil. Comme nous nous étions approchés avec des ruses de Sioux ou parce que la chaleur les paralysait de bien-être, aucun ne détala. On eût dit un symposium de vieux cardinaux parcheminés. Nous les laissâmes à leur méditation pour atteindre le plateau supérieur. A environ 900 mètres d'altitude, magnifique point de vue sur la chaîne bleutée du Jura et sur l'étang de Locray, ridicule gouille vue d'en haut. Quant à la faune et la flore, c'était pour moi un objet de découverte et de plaisir. A la vue d'un papillon inconnu en plaine (mais que j'avais repéré dans mon glossaire en préparant cette excursion) – le fameux Satyrus Briscis – mes instincts entomologiques se réveillèrent alors qu'un nouveau projet d'herbier m'accaparait tout autant. Partout jaillissaient des fleures pittoresques et inédites, entre autres des gentianes, d'étranges lys mauves, des touffes d'anthyllides pourpres et surtout de vigoureux chardons à fleurs blanches énormes. Je jouissais infiniment de cette luxuriance tandis que Pierre, un rien blasé, s'amusait de ma boulimie et m'attendait avec une infinie patience.

Délaissant le plateau, nous pénétrâmes dans un sous-bois pour suivre le large sentier qui court sur le faîte des monts du Dombief. Magnifique forêt de hêtres, de sapins et d'épicéas au travers desquels filtrent les rayons du soleil, avec parcimonie tant les frondaisons sont épaisses et enchevêtrées. A la fin, moins habitué à la marche que mon compagnon et surtout n'ayant pas ses compas immenses, je traînais un peu la patte. Ce fut même réellement douloureux lorsque, quittant le chemin de crête qui se poursuit jusqu'à la Chaux, nous nous mîmes à grimper tels deux bouquetins parmi les rochers escarpés, une sorte de pierrier très raide. C'est ainsi que nous parvînmes au bord du plateau et là, autant par fatigue que par prudence, nous nous allongeâmes côte à côte au bord du précipice. Une telle proximité m'a plu infiniment. Spectaculaire point de vue sur le Prieuré : un vertigineux plongeon à pic au travers des roches dénudées de la Baume. La vue était même trop vaste pour le peu de temps que nous avions à la détailler. Elle s'étend en effet du Poupet, à la masse si caractéristique, jusqu'à la tour de Beauregard, puis Chatillon et enfin toute la vallée de l'Ain, et même bien au-delà, sur le second plateau. Il m'a même semblé apercevoir, tout au fond, la Côte d'Or perdue dans la brume. Quittant cet endroit vertigineux (ah ! Mère, pouvez-vous imaginer votre Paul face à un tel péril !), nous gagnâmes un point de vue plus classique, une sorte d'étroite esplanade aménagée à l'aplomb du Prieuré. Nous avions convenu d'échanger quelques signaux sonores et auditifs avec les autres tout en bas. Le Père Denizot avait en effet projeté de mesurer le dénivellement par la seule vitesse du son, sachant que les voix mettaient près de deux secondes pour monter jusqu'à nous. En fait, d'autres signaux moins techniques nous parlèrent davantage : « miam miam » semblait hurler Nanou en tapant sur sa panse. En plein dans le mille ! Par un sentier de chèvre accroché en zigzag au flanc de la montagne, nous dégringolâmes directement sur le chalet. L'appétit nous avait collé aux talons les ailes d'Hermès mais le Père nous adressa quelques réprimandes car notre descente, paraît-il, avait manqué de pondération, frôlant même ici ou là l'imprudence la plus inconsciente.

Après le déjeuner, si vite englouti que je ne me souviens même pas du menu, c'est l'heure sacro-sainte de la sieste. Tandis que Pierre s'absorbe dans la rédaction d'un roman policier auquel il croit dur comme fer, je me lance dans un superbe album illustré par Omry. Ô temps suspends ton vol et vous, heures propices… La fabuleuse « Reine des corsaires » me tint sous son charme avec une si perfide séduction que je sursautai quant, prenant appui sur la fenêtre de la salle d'études, le Père Denizot nous avertit qu'il était l'heure du bain. Déjà ! Si j'avais pu choisir entre l'inconfort de mes orteils bleuis de froid et les charmes de la flibuste en jupons, je crois que je n'aurais guère hésité…

Nous allâmes tous à pied, l'abbé en tête, jusqu'au lac de la Motte où eut lieu le rituel déshabillage, sous l'œil des mêmes vaches mélancoliques. Pour échapper à mon émoi de la veille, je préférai m'élancer le premier vers l'eau. Tous prirent cette initiative pour de la bravoure et j'eus droit à de copieux applaudissements. Tandis que Pierre et le Père reprenaient leur duo, fendant les eaux glacées de leur crawl impeccable, Nanou et Jérôme s'amusèrent à confectionner à mon intention une bouée rustique : une botte de joncs bien serrés. Ingénieux, n'est-ce pas ? Grâce à cet accessoire, aussi élégant qu'efficace, je pus m'allonger complètement et m'exercer à la nage, surtout les mouvements des pieds. J'étais en net progrès bien qu'il me semblât que je reculais au lieu d'avancer ! En tout cas, soit du fait d'un contraste moindre entre l'atmosphère et la température de l'eau, soit à cause de mon agitation même désordonnée, je souffris beaucoup moins du froid que la veille et parvins à me réchauffer plus vite, une fois sur le talus. Quel bien-être ensuite ! Le plaisir est si intense, la sensation de vigueur si complète, aussi bien dans tout le corps que dans le cerveau, que tous les désagréments sont oubliés. Sans doute faut-il un tel contraste pour retirer des bienfaits d'un bain en altitude.

Nous revînmes au Prieuré vers cinq heures. C'était plus tôt que la veille, mais le Père Denizot repartait le soir-même. Du coup, nous en oubliâmes de chanter les Allobroges sur le chemin du retour. Nous n'avons pas dîné trop tard pour pouvoir accompagner notre compagnon jusqu'à l'arrêt près du lac de Bonlieu. Vers neuf heures, il faisait déjà nuit car la nuit tombe plus vite en montagne. Un vent froid mugissait dans les sapins. On se sentait vaguement triste comme chaque fois qu'il s'agit d'un départ. Il me sembla que l'attente était interminable sous l'abri de fortune, le long de la voie déserte. J'eus de nouveau un peu froid. Enfin apparut au loin le tramway qui jouait à l'express en hurlant son signal. Prétendait-il nous impressionner ? On aperçut, au dernier virage, son gros œil lumineux ramper au ras de la voie et s'arrêter enfin à nos signaux. Malgré son énorme sac à dos, le père Denizot bondit dans une des voitures, après nous avoir donné à chacun une poignée de main chaleureuse. Quel homme, ce curé ! Puis, après un coup de sifflet rageur, le tramway s'ébranla et s'enfonça dans l'obscurité des sapinières, dans la direction du col de la Chaux-du-Dombief. Sur le chemin du chalet, nous l'entendîmes encore siffler au loin dans la nuit si calme de la montagne. Du coup, ce fut un sujet de discussion entre Pierre et moi : tout en marchant, nous échangions souvenirs et impressions à propos de périples en chemin de fer qu'il nous était arrivé d'effectuer de nuit.

Ce départ m'a en fait impressionné. Le monstre avec son œil de cyclope, puis ce sentiment de déchirure sitôt notre compagnon évanoui dans l'obscurité… Je me sentais quelque part orphelin. Il n'y eut d'ailleurs pas de veillée, comme si toute la famille Delaborde, parents et enfants, portaient un deuil discret après le départ de ce prêtre épatant. Je pense que c'est vraiment leur grand ami et depuis tant d'années ! Allongé sur mon lit, alors que mes trois compagnons dorment déjà, je vais terminer la lecture des aventures de la « Reine des Corsaires » tout de suite après avoir mis le point final à ma chronique. Si jamais elle survient, ma gueuse de nostalgie, elle n'a qu'à bien se tenir, car, au temps de Barberousse, on ne faisait pas de quartier ! Tiens, j'entends tambouriner sur l'ardoise. La pluie a menacé toute la soirée, dès la sortie du bain. Voilà qui m'inquiète pour les quatre jours qui me restent.

Jeudi 4 septembre 1919. Le Prieuré (troisième jour).

Fausse alerte que cette petite pluie nocturne, il a fait un temps splendide toute la journée. Dès le matin, pêche à la ligne sur le lac de Bonlieu. Le départ du Père Denizot n'a eu qu'un seul avantage : les cours d'anglais sont suspendus sine die. Les trois frères Delaborde font donc partie de l'expédition.

Nous allâmes vers la rive nord, dans « l'Anse herbeuse ». Ce coin, grouillant d'algues diverses à un mètre à peine de la surface, nous avait paru très propice lors de mon repérage avec Pierre mardi. Effectivement, l'endroit était bon : brèmes et blancs mordaient avec enthousiasme à nos appâts – des boulettes de pâte constituée de farine, sucre, graisse et jaune d'œuf (les ingrédients sont minutieusement mélangés puis cuits). Par contre, un fort vent du nord-ouest soufflait et comme nous n'avions pas pris l'élémentaire précaution d'emporter une ancre, notre barque s'en allait à la dérive tous les quarts d'heure. Il fallait chaque fois que Jérôme, le préposé à la navigation, se remît aux rames pour nous ramener au bon endroit. Malgré ces incidents, nous prîmes une quinzaine de très jolies pièces. Nous étions si absorbés par notre besogne que nous ne rentrâmes déjeuner que vers une heure, alors qu'on nous avait sonnés au Prieuré au moins six fois déjà.

En début d'après midi, nous avons obtenu l‘autorisation de nous installer pour la sieste dans le hall dont les grandes baies vitrées donnent sur les sapinières d'Hay. Chacun s'est plongé dans sa lecture. Pour ma part, j'ai feuilleté de vieilles Illustrations de 1906 tandis que Pierre s'échinait à boucler le troisième chapitre de son fabuleux roman. Je doute qu'il aille au bout de son écriture mais je n'ai pas voulu le décourager : moi-même, à son âge, j'avais entrepris une tragédie biblique en trois actes et en alexandrins, avec unité obligée de temps et de lieu. Hélas, mon inspiration était vite tombée en panne et ma glorieuse Judith – j'avais décidé que ce fleuron manquait au palmarès du grand Corneille et que moi, Paul Siméon, je réparerais l'outrage fait à l'Art dramatique – bref, ma belle Juive n'eut pas le temps de sortir de Béthulie, encore moins d'effleurer le cou de taureau de son Holopherne.A quatre heures, selon le cérémonial quotidien, nous sommes retournés au lac de la Motte. Ce n'est pas sans peine que les garçons avaient obtenu la permission de continuer de se baigner en l'absence du père Denizot. Déjà leur grand-mère et leur tante (arrivées mercredi matin) s'alarmaient – elles s'alarment sans cesse et pour des riens ! – de mille dangers imaginaires. La bataille fut livrée durant le déjeuner et elle fut âpre. Comme je ne sais pas nager, mes arguments furent assez timides. Mais les trois garçons se montrèrent têtus, ripostant bravement, si bien qu'au dessert ils arrachèrent la permission assortie de recommandations et de mises en garde diverses et réitérées sur tous les tons. Comme je suis l'aîné, j'étais la caution morale de cette partie de nage sous très haute surveillance. Je sus me montrer persuasif quoique, au fond de moi, je me sentisse moi-même peu rassuré. J'obtins que Pierre renonce à son crawl et il me donna son accord, alors que l'étincelle dans sa prunelle démentait sa promesse de manière flagrante. Bref, la discussion fut assez mouvementée, spectacle amusant – parfois un peu embarrassant pour un étranger – d'assister à une dispute en famille dans les règles de l'art.

La veille, nous avions malencontreusement laissé ma bouée voguer à la dérive. Nous ne la retrouvâmes évidemment pas, pas plus que nos drapeaux américains censés marquer la limite jusqu'où on avait pied. Quoique l'atmosphère fût un peu plus clémente que la veille, je souffris davantage du froid. N'ayant plus mon flotteur en joncs, j'étais assez timoré dans mes mouvements et mon équilibre très aléatoire sur le fond tourbeux n'arrangeait rien. Aussi, quand je remontai sur le talus pour me sécher avec les autres, j'étais fort découragé devant mon peu de progrès dans l'art de la natation, alors que je voyais mes amis en tirer un profit aussi plaisant que diversifié.

Sur le chemin de retour vers le chalet, je ressentis – pour la première fois depuis trois jours – l'incursion de quelques idées noires. Vade retro ! Un spectacle inattendu me tira opportunément de ma méchante humeur : la vision d'un groupe de villégiaturistes, parmi lesquels l'incorrigible don Quichotte que je suis repéra illico une jeune et jolie personne vêtue de bleu clair. Je la baptisai aussitôt « Nymphe d'azur ». Arrivés au Prieuré, nous nous emparâmes de nos lignes et courûmes à nouveau vers le lac de Bonlieu où nous avions prévu notre seconde partie de pêche. Jérôme et moi étions un peu en retard sur les autres. Nous tombâmes à nouveau nez à nez avec « Nymphe d'azur » et nous nous hâtâmes de la dépasser. Or, à peine avions-nous fièrement pris le large que nous l'aperçûmes encore avec ses parents sur le bord de l'embarcadère. Elle admirait le paysage tout en regardant avec curiosité dans notre direction, comme chaque fois que je l'avais rencontrée (à vrai dire, seulement deux fois). Cette fois-ci, nous avions pris la précaution d'apporter deux ancres constituées par deux énormes pierres prises sur la rive, et pesant chacune une dizaine de kilos. Nous avions noué des cordages trouvés dans l'atelier du chalet. Avec ces ancres originales, nous pûmes immobiliser efficacement la barque dans l'anse herbeuse où nous réussîmes à capturer une trentaine de brèmes. Même sans le Père Denizot, ce fut une vraie pèche miraculeuse qui totalisa quatre livres de poissons en une seule journée ! Deo gratias !Nous étions si absorbés par notre besogne que nous ne rentrâmes au Prieuré que très tard, à la nuit tombante. La surface moirée du lac ainsi que l'ombre des sapinières sur les versants constituaient un spectacle sauvage et impressionnant. Je tenais le gouvernail pour la première fois et je m'en tirai pas trop mal. Malheureusement, nous avions embarqué beaucoup d'eau. Après avoir tiré la barque au sec, le plus loin possible sur la terre ferme – ce qui ne fut pas une mince affaire à cause du poids de l'eau et des ancres –, nous rentrâmes au Prieuré avec notre attirail et nos prises. Et de nouveau, le chant martial rythmait nos pas. Alloborges vaillants… je suis la Liberté ! la Liberté ! La marche des vainqueurs !


A SUIVRE