- Nous sommes aujourd'hui en auto. Nous venons de quitter Paris et nous nous dirigeons vers le sud. L'automobile, dans vos romans, ce n'est pas seulement un meuble, c'est presque un personnage.

- J.M.G. Le Clézio. – Pour moi, ce sont des moteurs qui avancent. Ça a quelque chose d'inhumain et, en même temps de très quotidien, de très proche de la vie de tous les jours. On ne peut pas se contenter de dire : je déteste les automobiles ; on est obligé d'admettre qu'on s'en sert, qu'on fait partie d'un monde où elles grognent sans arrêt, qu'elles sont là, autour de nous, et qu'elles nous rendent des services. Ça me fait penser au livre de Swift sur le pays des Houyhnhnms. J'ai l'impression qu'elles tiennent un peu le rôle des humains dans le livre des Houyhnhnms : ce sont des bêtes, pas très sympathiques, tout le temps présentes, et que les êtres humains brutalisent. On se demande toujours si elles ne vont pas un jour prendre le dessus.

- D'ailleurs, si je me souviens bien, dans les Houyhnhnms, Swift représente une humanité dirigée par les chevaux et où les chevaux ont l'avantage sur l'homme, non ? Aujourd'hui, il s'agit de chevaux-moteurs ?

- Oui, les chevaux ont été remplacés par les animaux qui grognent, et la métaphore de Swift a quelque chose d'extraordinaire parce que cet animal, qui a complètement disparu de la société de tous les jours, représentait, à l'époque, ce qu'il y avait à la fois de plus courant, de plus maltraité et, en même temps, de plus noble, puisqu'on en faisait aussi un animal de race, de course. Aujourd'hui, la voiture est loin de représenter tous ces aspects.

- Vous avez écrit : « J'aime voyager sans être arrêté par un horizon. » C'est quelque chose que vous éprouvez, cette fuite de l'horizon, en voiture ?

- C'est vrai qu'on ressent ça, sur les autoroutes. Souvent, sur les autoroutes américaines, quand on est devant une ligne très droite, dans une plaine, le moteur bloqué – les voitures américaines ont des systèmes qui permettent de bloquer l'accélérateur et toutes les voitures roulent à la même vitesse -, on a l'impression d'une sorte de mouvement infini, qu'on ne s'arrêtera jamais. On se demande même si on va vraiment quelque part. On a cette sensation, en voiture, c'est vrai.

- Il y a quand même une chose qui a changé, concernant l'automobile, dans vos livres, dans vos romans, me semble-t-il, c'est qu'à l'origine de votre œuvre l'automobile roulait, elle sillonnait des paysages. Peu à peu, dans vos livres, les automobiles sont devenues beaucoup plus statiques ; ce sont souvent des ruines, des épaves au milieu d'un bidonville, d'un terrain vague.

- Il faut ruser avec le monde de l'automobile pour trouver le moyen de l'apprivoiser. Je crois qu'on connaît de moins en moins l'ivresse qu'on exprimait autrefois, dans des films – je pense à la Fureur de vivre, par exemple. On allait à toute vitesse, avec le sentiment de transgresser un interdit. On y trouvait une sorte d'absolu de soi-même. Maintenant, les voitures sont de plus en plus nombreuses, elles se multiplient. L'image qu'on en a dans les villes, c'est celle de véhicules à l'arrêt que, d'un terme un peu méprisant, on appelle des ventouses. Ce sont des masses de carrosseries, au long des rues, sur les trottoirs, bloquées dans les embouteillages, et autour desquelles les piétons doivent louvoyer, se défendre.

- Est-ce que vous avez du goût pour les ruines, pour les épaves ? Pour les ventouses, comme vous dites ?

- J'ai beaucoup de goût pour les épaves de bateau ; il y a quelque chose de magique dans un bateau échoué sur un récif, battu par la mer. Je trouve que c'est une image fantastique. Je crois que beaucoup d'objets fabriqués par l'être humain – et c'est vrai pour les ruines de monuments – sont grandis par la destruction. Quand la nature les reprend, quand la rouille apparaît, que tout se tord, que ce qui était fait pour servir devient inutile, incompréhensible, presque absurde, il me semble que ces objets deviennent alors des sculptures, des statues. (…) Avec la multiplication des ruines humaines – c'est-à-dire de tous ces objets modernes qui s'écroulent, de ces épaves qui s'amoncellent dans les cimetières de voitures, dans les cimetières d'avions ou de bateaux -, on a le sentiment d'être parmi les restes d'une société en train de disparaître. Ça nous offre l'image de ce que le monde sera dans cent ou deux cents ans. Il semble qu'on avance au milieu de sa propre destinée. C'est assez important, pour nous, que ces objets ne disparaissent pas tout d'un coup. Qu'ils demeurent. Je ne connais pas beaucoup de cimetières d'avions, mais, à Orly, il y aune zone où l'on voit des avions que j'imagine abandonnés, ou qui ne servent qu'au transport de courrier. Ça fait toujours un effet étrange de voir des avions qui ont représenté la pointe du progrès et de la technique et qui sont devenus ces objets inutiles, presque accusateurs. Quand on passe devant eux, on se sent mis en accusation par eux.


J.M.G. Le Clézio, Ailleurs, Entretiens sur France-Culture avec Jean-Louis Ezine, arléa, 1997