Cet été plein de fleurs

Journal romanesque
(Août 1919 – Août 1920)

Pour nos mères et nos sœurs

Mardi 9 septembre 1919. Le héros démasqué.

Je me suis réveillé dans un état d'esprit vraiment bizarre : un mélange de trouble et de regret. Je ne reconnaissais plus ni l'Etoile ni Montclairgeau. Je me sentais comme un étranger dans ma propre patrie.

Avant le déjeuner, j'allai faire un tour jusqu'au bois, toujours poursuivi intérieurement par le chant des Allobroges et les dernières visions de Bonlieu. L'air pur de nos montagnes… je suis la Liberté, la Liberté ! Elle me semblait dorénavant bien compromise. Je devais avant tout me réapproprier ce sol, coûte que coûte, et, en raison de ma sensibilité si fortement exacerbée, je goûtai infiniment mon retour parmi les arbres, mes amis. Ce fut très progressif comme si la forêt elle-même m'adoptait. Les troncs moussus m'offraient de minuscules mollusques testacés. Reconnaissant, je les récoltais un à un, avec précaution, en souvenir de cette si jolie coquille trouvée à la surface du lac de La Motte. Au cours de cette déambulation silencieuse, je suis tombé par hasard sur un papillon tout à fait inconnu et qui m'entraîna à nouveau vers l'entomologie. C'est ainsi que, sans discours ni efforts, simplement parce que la nature m'accueillait comme le Prodigue, je retrouvai peu à peu ma chère contrée de l'Etoile. Mais ce ne fut pas sans mal, ni nostalgie lancinante : je ne cessai jusqu'au soir d'avoir le cœur gros et l'esprit ébranlé, songeant à la Baume et aux rochers des Maclus, ouatés de bleu. Ils ne me verraient plus prendre mon bain devenu coutumier, si agréable et apaisant pour mes nerfs !

J'ai dit quels étaient mes projets en revenant passer ces derniers jours d'été à Montclairgeau et combien j'avais d'animosité à l'égard de la « société » du pays. Aussi fus-je vivement contrarié que cette première journée destinée au recueillement fût précisément et malencontreusement un mardi, c'est-à-dire jour honni de « bouffe-gâteaux » à la maison. Et comme par hasard, malgré la forte chaleur, ce rendez-vous fut extrêmement populeux. Mais il eut sur moi un effet contraire à celui que redoutais, et j'ose dire bénéfique. Voilà comment les choses arrivèrent :

Comme je commençais à espérer que ne se pointerait personne de fâcheux, Mère, toute excitée par sa réception, débarque dans ma chambre pour me dire que quelqu'un me réclame en bas. Qui pouvait s'intéresser à moi ? J'ai pénétré dans le salon comme on monte à l'assaut. Et d'emblée je le vis, au milieu de ces dames gourmandes : Jacques, mon bon Jacques Klotz. Je ne l'avais pas revu depuis l'an passé et ce garçon simple et chaleureux m'a toujours fait un grand effet. Il avait peu changé malgré son uniforme (il est sous-lieutenant d'artillerie), toujours le même accent, le même regard franc et direct, et son fameux sourire conquérant. J'ai toujours été impressionné chez lui par ce mélange de force et de fragilité, d'aplomb et de timidité et l'uniforme participait étrangement à cette dualité, à la fois carapace rigide et parure d'opérette, comme la figurine de soldat de plomb qui décore mon bureau. Je retrouvais le garçonnet avec qui j'avais partagé tant de jeux déguisé en fringuant militaire, comme un jeune boy scout trop vite monté en graine. Du coup, je fus bizarrement et bêtement impressionné, au point que désarçonné par cette métamorphose, je laissai languir la conversation. C'est alors que se produisit la seconde surprise.

Les de Virville, dont je redoutais tant l'arrivée, firent une entrée remarquée dans le salon. Gérard entra le dernier et me laissa bouche bée : était-ce bien Gérard de Virville en la personne pataude de ce grand et gros garçon, apathique d'allure comme de conversation, gauche pour tout dire, la voix sourde et l'accent traînant ? Mère m'avait vanté plusieurs fois l'intelligence éblouissante de cet aîné. Mais comment une telle pépite pouvait-elle étinceler dans un écrin aussi vulgaire ? Dire qu'il était censé m'impressionner ! D'ailleurs, cette allure mal dégrossie semblait héréditaire : sa sœur Germaine en était la preuve vivante. Une grosse fille – une grosse bécasse, devrais-je écrire – l'air ahuri, horriblement empruntée et d'une ridicule tournure, sa grosse tête, sa démarche de mère canne, le corps penché, les bras ballants, les gourdes laitières en avant, le derrière… en arrière ! Double handicap pouvant entraver la marche du Destin ! Etait-ce le commerce récent de Pierre Delaborde qui m'avait ce soir mis en verve? Toujours est-il que mon ironie s'alluma et crépita à la vue de ces deux connaissances si chères jadis au cœur de Cécile, les fameux de Virville, frère et sœur réputés sublimes et de si noble extraction. Où était passé le galopin si vif et si facétieux d'autrefois ? Celui dont je pensais, à la rumeur de ses mérites, prendre ombrage et qui ce soir m'en a si peu fait. Tandis que Jacques s'éclipsait vers le jardin où les filles s'étaient données rendez-vous, j'accaparai le fameux Gérard, avec une habileté et une assurance qui me surprirent moi-même. Etait-ce le soulagement qui soudain me rendait sûr de moi et incisif ? Je ne me reconnaissais pas. Peut-être, étant le fils de l'hôtesse, maître céans, jouissais-je, consciemment ou non, de mes prérogatives, remplaçant le fantôme auquel personne ici n'aurait osé faire allusion ? Toujours est-il que je me sentais étonnamment à la hauteur et en verve.

Je fis marcher grand train la conversation, sur un mode plaisant et direct. Mon interlocuteur ne semblait pas s'apercevoir qu'il glissait dans un piège et qu'il était à ma merci, désarmé, prêt à me tendre son sabre pour sa reddition. Nous causâmes pendant une heure, entre macarons et mousseux, d'abord au salon puis sous la tonnelle. J'en profitai d'ailleurs au passage pour glaner quelques renseignements sur St Louis à Paris (où notre héros entrera en octobre). Bien sûr, la conversation roulait sur la Marine et, plus Gérard se laissait aller, plus je savourais in petto l'analyse de sa mentalité qui, à un moment de ma vie, m'avait dramatiquement impressionné car je la croyais supérieure et rivale. En fait, je ne la redoutais pas, je la méprisais confusément sans toutefois en avoir la preuve. Ce soir, la démonstration m'était livrée à domicile, toute chaude, pieds et poings liés. Les deux causes de mon appréhension, un rien jalouse, se sont ainsi annihilées sous mes yeux en même temps qu'elles se révélaient dérisoires : d'abord l'apparence physique, ingrate et disgracieuse, comme je l'ai noté plus haut sans une once d'exagération (pour la sœur, je fais mon mea culpa, j'ai un peu forcé le trait, mais à peine) ; ensuite, une mentalité mesquine et sans idéal. Aussi patente et nauséabonde que sa graisse ! En fait, ce jeune homme balourd ne cessa de se plaindre. Pour des détails insignifiants, des questions de préséance, un peu d'inconfort et quelques désagréments personnels. Je compatis, naturellement. Intérieurement, je jubilais. Ce qui en effet me paraissait fort plaisant dans ces lamentations, c'est qu'elles corroboraient point par point le portrait du valeureux héros : non pas un officier au long cours, mais un « marin de port », pantouflard et mondain, qui se fait marin pour briller, danser, conquérir prestige et confort, convoiter des galons comme on couve une rente, en un mot moisir amiralement dans quelque port prestigieux.

En somme, Gérard est resté tel que je l'avais jugé en 1915 : un type que rien n'intéresse vraiment, que rien n'enthousiasme, qui aura sa fière casquette comme d'autres ont dans la bouche leur cuillère en vermeil. Tout bonnement parce que papa et maman ont les rognons couverts et une particule sur leur bristol. Un fils de famille qui se fait marin en somme pour l'uniforme, le prestige et la noce mais sans guère plus de vocation qu'un marchand de vin. Et encore, ma comparaison est infamante pour les négociants en vin dont certains, chez nous, ont la passion de l'authentique. Un brave type dans le fond, qui en visant bas ira forcément loin, mais tellement en opposition de caractère avec moi et – fait nouveau – si médiocre dans la vie courante, la « bonne société » et sa recherche habile des mérites, qu'il n'y a rien, rien de commun entre lui et moi, rien entre sa Marine et la mienne. Je l'ai fait parler ce soir, mais jamais, jamais nous ne pourrons dialoguer car dix océans nous séparent ! Et je n'ai à vrai dire rien inventé, rien manigancé, je n'ai fait qu'enlever un peu d'étoupe. De lui-même, peu à peu, le fier navire amiral a coulé, il s'est sabordé ! Je n'avais fait en somme que vérifier, en long et en large, comme on se penche sur la table à cartes où tout est inscrit noir sur blanc, ou plutôt blanc sur bleu : les courants, les bas fonds, tous les indices, tous les repères, tous les écueils. Trompé par ma sympathie, allumé par la vertu magique du crémant, Gérard se laisse aller, ose une confidence entre « flottards », cligne vulgairement de l'œil dans ma direction (nul danger, les augustes géniteurs palabrent au salon), glisse subrepticement de la sincérité bon enfant jusqu'au cynisme le plus pervers comme on s'enfonce dans des sables mouvants ou, pire, dans un cloaque putride. Splendide défaite ! Et moi qui redoutais ce cérémonial du thé à mon retour de la montagne ! Jamais il ne fut moins superficiel et guindé. Bien au contraire, riche d'enseignements et de divertissement : cette entrevue, tant redoutée, tournait à mon avantage et me renforçait a contrario dans mon idéal. La débâcle d'Actium pour l'un et pour l'autre l'Invincible Armada.

Ce soir, mon premier soir à la maison après ma merveilleuse escapade à Bonlieu, tout en regrettant encore amèrement mon lac, j'ai trouvé un remède inédit à ma mélancolie. Sans l'avoir prémédité ni recherché. Au détour d'un impérissable « bouffe-gâteaux » provincial ! Cet antidote ? Non pas le repli sur soi et la résignation, mais l'offensive et l'habileté diplomatique. Au service de la vérité. Pour renaître à l'estime de moi-même. En minant la vanité factice du valeureux Gérard, sa dorure en toc et ses galons d'opérette, mon propre orgueil en a été exalté et secrètement renforcé. Dois-je être fier de ma manœuvre? Franchement, je ne le pense pas. Mais j'en suis content et soulagé ce soir et, du coup, j'éprouve moins de haine contre l'Etoile et son ciel d'étoiles filantes et pâlissantes. Une chose est certaine : ce n'est pas à ce firmament-là que brillera ma future étoile de Commandant !

Mercredi 10 septembre 1919. L'oiseau bleu.

Je devrais marquer ce jour de plusieurs cailloux blancs, car ce fut un jour heureux et qui aurait dû l'être bien davantage si ceux qui l'ont suivi en avaient été dignes.

La matinée n'avait pourtant guère laissé prévoir ce que devait être la soirée. Il était à peine sept heures lorsque je fus éveillé par des voix au dehors. C'était oncle Léon et tante Guitte dont on guettait l'arrivée à Montclairgeau. Je reconnaissais la voix de mon oncle s'extasiant devant les plates-bandes. « Oh ! Que voici de jolis liserons ! » Il parlait des Belles de jour qui font la fierté de Mère et exigent tous ses soins. Ah ! Ces citadins avec leurs gros sabots ! Les convenances exigeaient que je me lève, ce dont je n'avais guère envie. Mais le temps était si doux et j'aurais été si mortifié d'aller saluer nos hôtes après huit heures que je consentis à me lever. Nous nous embrassons, nous nous congratulons. Chou accapare toutes les attentions, elle a tellement grandi et embelli ! En fait, le retour traditionnel de la famille à Montclairgeau à la mi-septembre ne me fait ni chaud ni froid. Je ne ressentis pas la forte impression que mon oncle m'avait faite à Pâques et sa femme m'apparut toujours aussi superficielle. Mais je suis un juge impitoyable et injuste.

Après être resté un moment au salon en présence des nouveaux arrivants, je m'esquivai pour tenter une chasse aux papillons fructueuse. J'ai l'impression que ces insectes ravissants se font de plus en plus rares dans nos campagnes… J'arpentais le grand pré, entièrement fauché, puis me rapprochai des tilleuls. Je n'eus guère plus de chance et mon humeur commençait à s'assombrir. J'ai oublié de noter que Gérard de Virville avait débarqué vers 9 heures, pensant que sa chambre à air était percée. Ce garçon est peut-être une grosse tête, mais la mécanique n'est pas son fort ! Le pneu n'était que dégonflé et je me suis donné de la peine pour rien. Je fus néanmoins flatté qu'un de Virville fît appel au spécialiste de service ! Gérard me rappela qu'il y avait un thé ce soir à Bar, c'était « le jour » des Grimal et j'étais, bien entendu, le bienvenu.

A l'heure dite, je ne m'étais pas encore décidé. Je supporte de moins en moins ces « bouffe-gâteaux » rituels. Cinq heures avaient sonné… Je me dis que je m'ennuierais terriblement ici. Me voilà donc pédalant au gros soleil sur la route de Ruffey, ma raquette au poing. Les gens que je devais retrouver là-bas m'intéressaient à vrai dire si peu que je m'étais habillé plutôt négligemment. J'y songeais tout en pédalant et, avec un mélange d'ironie et de tristesse, je me disais que mon séjour à Bonlieu avait tué tout sentiment de flirt en moi. Finalement, nous étions bien entre garçons. D'ailleurs, poursuivais-je dans mon monologue, il n'est ni vraisemblable ni souhaitable que j'aie à l'avenir quelque projet sentimental dans le Jura. Ce serait un chagrin de plus et avec la rentrée qui approchait, je devais m'épargner ce genre de tourment. Paris suffisait bien !

Lorsque j'arrivai, après avoir salué les gloutonnes distinguées qui jasaient dans le jardin, je filai vers le tennis, dans le fond du clos. C'est un endroit charmant. Le court a été aménagé selon les règles de l'art dans une sorte de pré-verger, coupé d'un bouquet de charmille et fermé au sud par une haie naturelle, par-dessus laquelle la vue plonge sur Villevieux et une grande partie de la Bresse. Quand les yeux lâchent la balle sur le court, ils peuvent se reposer un instant et se recharger à la simple vue du paysage. J'approchais donc du clos lorsque… - comment dire cette chose bête ? – j'eus de loin la vision charmante d'une jeune personne, 15 ou 16 ans, guère plus. Je fus à peine déçu en m'approchant de ne pas découvrir une inconnue mystérieuse (comme si des amazones pouvaient surgir ici !). Ce n'était que la petite Denise Grimal, mais je ne l'avais jamais découverte ainsi jusqu'à ce jour. Il y a encore un an ou deux, ce n'était qu'une fillette guère plus âgée que ma sœur Geneviève. Je l'avais revue à Persanges au tout début des vacances. Déjà à l'époque, j'avais subi ce même déplaisant mirage : fasciné de loin, de près déçu, n'aimant ni ses petits yeux ni ses cheveux laissés longs ; des sortes d'anglaises un peu négligées. Mais aujourd'hui, c'était un vrai miracle, sans réserves, tant était séduisante l'apparition : Denise avait relevé ses cheveux blonds en chignon et, ainsi coiffée, elle était presque jolie, en tout cas aérienne et plus racée. Les parties de tennis commencèrent. A un moment, alors que j'étais sur le bord du court, je pus examiner plus attentivement encore ma future conquête, surtout son profil que mettait en valeur une lumière rasante. Ses traits sont vraiment réguliers, presque enfantins, avec pourtant un galbe féminin laissant entrevoir des promesses. Plus bas, la toilette légère et courte – ce que ne se permettent plus des jeunes filles presque femmes – laissait visibles de jolies jambes, aux attaches fines, sans graisse superflue. J'eus presque honte de mon observation prolongée. Ce n'est qu'une enfant… Comparée à la plus jeune des filles Mignerot, une grosse fille, tôt et fortement formée, haute comme une botte, ma Denise est une déesse, une Diane de Gabies en miniature. Bien qu'il fût irrationnel – ou plutôt trop raisonné pour être authentique – je tombai sous son charme. Et, instinctivement, je me fis bel et bien une raison qui me permettrait de sauvegarder mon cœur sans m'interdire l'émoi. Je me dis donc que j'admirais Denise en artiste, uniquement pour sa grâce juvénile, l'harmonie de ses lignes. Je ne la caressais des yeux que comme un bourgeon, quand on espère un printemps.

Tant à cause de ce sentiment nouveau que par les circonstances, cette soirée que j'avais si peu convoitée fut d'un tel agrément que son souvenir restera longtemps gravé en moi. L'ambiance était particulièrement agréable sur le court, sans rivalités, sans cette frénésie de gagner à tout prix qui m'exaspère et à laquelle je cède souvent hélas, par pur orgueil. Il y avait peu de joueurs, je veux dire peu de garçons, ce qui faisait de ces parties un jeu presque familial. Comme pour préserver la magie de mon improbable mais enivrante rencontre, les filles que je déteste s'étaient abstenues, la vulgaire Fernande et les deux Bonnotte. Pour une fois, je trouvai le thé délicieux. Denise faisait passer l'assiette des pâtisseries maison et lorsque sa jupe frôla mon genou, je fus bouleversé. Je crus humer un parfum de violettes, mais peut-être n'étaient-ce que les biscuits, Madame Grimal ayant la manie de mettre partout ses « chères fleurs comestibles » !

De retour sur le court, nous étions les uns et les autres plus alanguis. Le soleil se couchait dans une splendeur orangée, de l'or en fusion formant une toile de fond splendide. Puis la lumière baissa. Néanmoins, à sept heures passées (pas besoin de montre, que je ne mets d'ailleurs pas lorsque je joue, de peur d'en fausser le mécanisme, l'Angélus me suffit !), nous décidâmes de disputer un dernier match. Face à face, Pierre Grimal et Lolo de Catelin d'un côté, Denise et moi-même de l'autre. Simple hasard, je le jure ! Même si je soupçonne le dieu qui décoche des flèches de n'être pas étranger à la composition providentielle des équipes. Si ma Diane et moi-même avions gagné, mon triomphe eût été total. Nous avions hélas trop présumé de la longévité des feux mourants du soleil… La bataille acharnée resta longtemps indécise et cessa, non faute de combattants, mais faute de visibilité. Il faisait presque nuit lorsque nous nous séparâmes en coup de vent. J'avais espéré de Denise l'impossible, un mot, un effleurement, un frisson… Ce ne fut qu'un fugace « Bonne nuit, Paul ! » mais je recueillis son salut comme un orient au fond de ma coupe de bonheur.

En remontant à bride abattue vers Montclairgeau, au milieu du bois de Ruffey qu'animaient de grandes ombres romantiques, très en retard, je songeais avec une délicieuse ironie à ce proverbe tant ânonné : « Il ne faut pas dire : ‘Fontaine, je ne boirai pas de ton eau' » J'avais bu, j'avais du moins humecté mes lèvres et, faute d'être enivré, je me sentais désaltéré. Je savourais surtout le démenti qui m'avait été donné : j'étais descendu sur Bar dolent et résigné, j'en revenais enchanté. J'étais arrivé triste et rabougri, presque vaincu d'avance. Je repartais dans un dangereux sentiment d'euphorie et d'exaltation. Peut-être une jeune amie enfin me visitait… Et la nature, une fois encore, avait ratifié ce grand événement inédit, l'avait à jamais marqué de son sceau royal : un soleil couchant en point d'orgue ! Le reste de ma soirée a été illuminé intérieurement par ce rougeoiement au-dessus du tennis Grimal, avec la plaine violette en contre-bas et les brumes du soir flottant sur Villevieux. Dieu est grand ! Dieu m'entend ! Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur ?

Post scriptum Ce tableau fera décidément date dans mes souvenirs de vacances. Je vais en tenter ci-dessous une esquisse, peut-être une sanguine, si j'y parviens.

Jeudi 11 septembre 1919

Au lieu de me porter conseil, la dernière nuit a permis à l'autosuggestion – si importante dans le domaine de la sentimentalité – de jouer entièrement son rôle. Et le résultat, c'est que je me suis réveillé ce matin bien plus avancé que la veille : mon sentiment pour Denise porté à un point de fusion que j'aurais désavoué à peine quelques heures auparavant ! D'ailleurs, cette métamorphose eut pour effet de teinter de bleu une journée assez ordinaire tout en me faisant languir après l'heure du tennis à Persanges.

Pour m'occuper, je commençai par m'attarder longuement au salon. Oncle Léon et tante Guitte prenaient le café. Je me joignis à eux et j'eus droit à ma ration de goutte, puisque je suis « un grand gars valeureux » Que Denise se le dise ! Je montai ensuite faire la sieste sous la soupente. Les minutes s'éternisaient, mon imagination s'emballait, je ne parvenais pas à m'assoupir… Je décidai de me ressaisir puisque Poto, et j'en suis bien d'accord, répète souvent aux internes de Stan que l'oisiveté est mère de tous les vices. Ce fut mon papillon qui me sauva, mon superbe spécimen montagnard capturé à Bonlieu. Je l'examinai à la loupe, en fis un croquis très détaillé, le fixai avec soin. Bref, mon Satynus Hermione est devenu le joyau de ma collection. De bon augure, n'est-ce pas ? Pourquoi ne pas le rebaptiser Satina Denisa, ce qui serait douteux, puisque les lépidoptères ne sont pas hermaphrodites ! Mais cette pensée iconoclaste, un rien lubrique, me mit d'excellence humeur. D'ailleurs, j'avais si bien travaillé à ma collection que le temps avait passé sans moi : 5 heures, l'heure de Persanges !

Aussitôt dit, aussitôt fait. Je retrouvai au château les joueurs habituels, les de Virville en plus, dont le redoutable Gérard, ainsi que celle que j'espérais tant, celle à qui j'ai décerné, parmi toutes les jeunes filles de l'Etoile et des environs, la mention spéciale de Beauté et de Gentillesse : Denise. Hélas ! il me faut l'avouer, mon enthousiasme qui avait si longtemps macéré dans l'inaction s'en trouva fallacieusement exalté. Je ne fus pas absolument ébloui comme je l'avais prémédité. J'espérais, comme Paul de Tarse, mon saint patron, tomber de ma monture et m'écrouler aveugle aux pieds d'une déesse. Or, je distinguais encore suffisamment formes et couleurs pour remarquer que ma jolie Denise de Bar, dont l'image me hantait depuis la veille, avait malencontreusement retrouvé ses boucles enfantines, des anglaises qui l'enlaidissent presque à force de lui allonger la figure. Je la fixais néanmoins, avec attention. Avec une tendresse accrue, je rétablissais mentalement l'icône précédente, les cheveux relevés, l'auréole dorée, le cou d'impala… De ce fait, l'oiseau bleu ne mourut pas. J'admirais encore chez cette toute jeune fille l'élégance des lignes, la sveltesse de sa silhouette, sa souplesse et son adresse au jeu. C'est une battante ! Avec un peu d'imagination – qui, dieu merci, me fait rarement défaut – j'avais bel et bien en face de moi la plus aérienne des joueuses de tennis, la personnalité la plus authentiquement féminine, une fraîche jeunesse qui pourrait me désaltérer un moment.

Tout ragaillardi, j'ai joué ce soir-là comme un dieu, me mirant dans ses yeux. En face d'elle, je me sentais éblouissant et invincible. Un premier match, durant lequel j'avais ma dulcinée comme adversaire, se solda néanmoins par un échec cuisant : 6-0 ! Il faut dire que ma vaillance séductrice était mal secondée en la personne de ma partenaire, Germaine de Virville. Si son frère est un paon, quelle oie ! Ce volatile sur le court se serait d'ailleurs bien mieux débrouillé ! Atrocement gauche, ayant l'air tantôt de sautiller sur des œufs, tantôt de redouter que sa volumineuse poitrine ne déséquilibrât son non moins volumineux postérieur, Germaine ratait deux balles sur trois. Elle me regardait alors de son air inexpressif, stupide pour tout dire, « à faire pleurer les mouches et pisser les chevaux de bois » ! Non seulement elle ne fut pas capable de renvoyer convenablement une balle – une seule ! – mais elle attendait placidement qu'elles vinssent à elle, sans daigner courir, comme une Régente mollassonne avachie sur son trône. Même Victoria, avec son fichu caractère, aurait été plus légère ! Et le comble, c'est qu'une fois la partie finie et perdue, Germaine s'approcha de moi et s'enhardit d'une remarque flatteuse, sur un mode qu'elle jugeait sans doute plaisant. « On a bien joué, n'est-ce pas ? » La fielleuse ! Comme si je portais une large part de responsabilité dans la défaite ! J'en fus plus abasourdi que vexé.

Heureusement, la chance tourne. Dans le match suivant, je pus donner enfin toute ma mesure. Je jouais avec le capitaine de Beaufort contre Fernande et Gérard de Virville, toujours sous les yeux de la dame de mes pensées. Bien que les camps m'eussent parus au début composés à notre désavantage, la partie fut magistralement emportée par 6 jeux à 2. Mon honneur était sauf. Je fus doublement soulagé de cette victoire décisive : non seulement je n'avais pas eu un seul geste malheureux durant la partie – qu'on pût railler – mais j'ai dominé nettement Gérard au filet. Incroyable ! Inespéré ! Tandis qu'à l'aller je pédalais vers Persanges, oubliant pour un moment mon oiseau bleu, une idée angoissante m'avait taraudé : je risquais de me mesurer avec Gérard de Virville. Comment allais-je me comporter sur le terrain sportif ? Ce rival, jadis si irrésistible, aujourd'hui si dévalué, allait-il néanmoins m'humilier comme il le faisait déjà sur le terrain intellectuel et scientifique ? Or, en ce glorieux jeudi 11 septembre 1919, la victoire avait été complète partout : j'avais créé la différence sur l'oiseleur tout en amadouant l'oisillon.

Je rentrai enthousiaste à la maison, plein de foi en moi et en la bonté de la vie. Je n'avais pas échangé trois mots avec Denise, mais nous avions marché côte à côte quelques instants. Cela m'avait suffi, j'étais radieux, même si j'entrevoyais mal d'où venait mon aise : mon ambassade auprès de l'une ou ma supériorité technique sur l'autre. Qu'importe, tout mon moi était comme regonflé ! A Montclairgeau, je trouvai chacun charmant et attentionné à mon égard. C'était le manoir enchanté : Geneviève et Chou jouaient calmement au nain jaune, Bon Papa lisait, Mère était par miracle invisible, mon oncle et ma tante prenaient le frais sur la terrasse, Sita ronronnant sur les genoux. Harmonie du soir, espoir ! Après dîner, les dames se mirent au piano pour un petit quatre mains. Elles exécutèrent avec beaucoup d'allant l'Ouverture de la Chasse du jeune Henri, ce qui est tout à fait de saison. Ma sensibilité était merveilleusement réceptive et mon moral accordé à ces fanfares et à ces hallalis triomphaux. J'ai même continué – mais discrètement - de marquer la cadence du pied, malgré le regard noir de la pianiste chef.

C'est donc décidé, la vie est belle. Carpe diem ! Pour une fois, pour une unique fois peut-être ce soir, je ne suis que rythmes et trépidations, élan, enthousiasme, éclat d'épopée : en tout cas, dans mon cœur, la chasse à courre est ouverte !


A SUIVRE