Il est paisible, modéré, enrichi au doute, vagabond dans le plaisir de vivre, à l'abri des regards et des honneurs, attaché à quelque amitié discrète fondée sur la conversation… « La plupart de nos vacations sont farcesques », écrit-il. J'ai trouvé cette phrase admirable et c'est elle qui m'amène à te parler avec impertinence. Mais rassure-toi, je lis aussi Blake et Mortimer. Bien sûr, pour Montaigne, la farce judiciaire l'emportait sur toutes les autres. C'était celle du parlement où il siégeait, celle de la mairie de Bordeaux également, toutes celles qu'il avait examinées avec ironie, avec un sens aigu du grotesque humain. C'est donc lui, après mon insolent de frère, qui m'a poussé à ne jamais plus être sérieux avec le pouvoir. Le frère, lui, il chantait : « J'étais grand, j'étais beau, j'ôtais pas mon chapeau… » Ah, quel est ce bonheur délicieux de ne pas s'incliner ?

Mais il se trouve que tu as choisi une voie que j'ai moi-même un temps épousée, dans laquelle si l'on ne s'incline pas toujours, sauf devant le peuple, du moins faut-il en permanence composer avec tout ce que l'esprit considère comme désagréable. Quand je pense que tu as pu trouver du plaisir à discuter avec Bush !

Je reviens donc à Montaigne. Je ne me prends pas pour lui mais je mesure à son juste prix l'honneur de le fréquenter. Il justifie, avec quelques siècles d'avance, ma téméraire espérance de mourir convenablement. Par ailleurs il t'adresse un message malicieux que je traduis en français d'aujourd'hui : « Sur le plus haut trône du monde nous ne sommes assis que sur notre cul. » Et puis il parle de ta « hastiveté » qu'il n'aime pas. Tu remarqueras que c'est un beau et ancien langage français. En employant le mot « bravitude », Ségolène avait inventé quelque chose d'étrange qui remplaçait inutilement le mot bravoure. Je crois qu'il ne faut jamais substituer un mot à un autre. Il suffit de les laisser grandir dans leur vie et puis, comme tout le monde, ils vieillissent et disparaissent…

C'est pourquoi je te le dis : je n'ai pas « abandonné » la politique, ce qui eu demeurant n'aurait rien d'héroïque. C'est le temps qui s'est rappelé à moi, avec son inconvenance, son insistance, murmurant à chaque instant que la vie est toujours à venir. Donc je fuis. Je la cherche. Et c'est un exercice relativement honorable.Je te quitte, mon cher Nicolas. Que la vie soit douce pour toi. Qu'elle te permette de ne pas perdre la raison devant l'étendue des pouvoirs qui t'ont été confiés. Bonne chance.

N.B. S'il te plaît, n'embrasse pas Madame Merkel de cette façon. Pour deux raisons : d'abord parce que ce n'est pas ta mère et deuxièmement parce que les Allemands, lorsqu'on les aime, il faut le leur dire avec une certaine déférence. Souviens-toi de ce que faisait Chirac. Ah ! le baise-main comme politique de civilisation !

François Léotard, ça va mal finir, Grasset, 2008