14 JUILLET 1919
lundi 14 juillet 2008. Lien permanent
Paul (héros de ma pièce Don Quichotte de Montclairgeau, Alna, 2006), solitaire dans sa chambre d'étudiant parisien, a retrouvé sous une pile de vieux journaux un numéro de L'Illustration relatant le défilé de la Fête nationale, le premier depuis la fin des hostilités. Du coup, le jeune homme, soudain exalté, retrouve sa propre transcription dans son journal. Ivre de fierté et d'allégresse, Paul avait assisté en personne à ce défilé historique. À cette époque, l'invité d'honneur n'était pas un tyranneau syrien mais Pershing, le commandant en chef des armées américaines. En tout cas, enthousiasme et frissons garantis !
5ème TABLEAU
[…]
(Paul fouille dans la pile de cahiers. Il revient sur le devant de la scène, feuillette et retrouve le passage.)<
Mazette, quelle épopée ! Des mots qui courent, explosent, défilent à leur tour…
(Paul fait une confidence au public.)<br />
Ce n'est pas que je veuille vous vanter ma propre prose un peu chauvine, mais, ce soir-là, juste avant de partir en vacances, j'étais vraiment trop solitaire dans ma chambre boulevard Pereire, trop énervé… Alors j'ai écrit, j'ai écrit… J'ai en tout cas pu vérifier une nouvelle fois à quel point – lorsqu'ils sont transcrits noir sur blanc – les mots ont un impact magique sur moi : soit ils m'enracinent encore davantage dans ma maudite maladie, soit, au contraire, quand ils explosent sur la page, ils m'éveillent à la vie, me redonnent de la volonté, de l'énergie, comme des muscles qui se bandent ! (Court silence.) C'est vrai que c'était alors le bel été, l'été de notre première victoire nationale enfin célébrée ! Après tant de douleurs et de ruines… tant de jeunes gens massacrés… L'été aussi d'un de mes premiers flirts saisonniers. Ma nouvelle amoureuse enfuie… comment s'appelait-elle déjà, l'élue du 14 juillet ? Denise… non, pas Denise, celle d'après. Hélène ? Cécile ? Oui, Cécile. Quatre mois déjà… Bref, voilà ce que je notais au soir du défilé.
Paul lit dans le nouveau cahier :
« Le défilé triomphal.
(Il précise.)<br />C'est le titre de mon morceau de bravoure. Je vous préviens, il va falloir vous accrocher !
(Paul reprend la lecture.)<br />
[En off, rumeur d'une foule impatiente.]<br />
« Vers 8 heures, une immense clameur populaire s'élève, là-bas, vers la Porte Maillot. La houle enfle, se déplace en grondant, déferle sur nous. Les accents de Sambre et Meuse commencent à se faire entendre au milieu des vivats. Les chapeaux sont brandis, les cous s'allongent, les gosses sur les épaules trépignent, ça y est, les voilà ! En tête, chevauchant vers la porte de gloire et d'éternité, les deux grands maréchaux des Armées de la République : Joffre et Foch. Foch est à droite, en uniforme bleu horizon, statue hautaine et marmoréenne. Joffre, dans l'uniforme de 14, se tient sur sa gauche, lourd, l'air bonhomme. Derrière eux, à une distance respectueuse, comme pour ne pas voler la vedette aux héros, tout l'état major interallié monté sur des bêtes superbes. Un intervalle. Un instant de répit, comme si la foule était saisie de stupeur, peut-être effrayée par sa propre force. Puis l'explosion quand de grands diables kaki apparaissent. « Vivent les Américains ! Vivent les Américains ! » C'est Pershing, à l'élégance anguleuse, presque géométrique, qui ouvre la marche suivi de ses généraux, dignes, raides, impeccables. Les soldats sont splendides ! On a dû choisir les hommes les plus beaux, les plus sculpturaux. On a dû les entraîner à fond. Leur équipement est complet et redoutable. J'en tremble presque, un émoi me brûle le ventre. C'est vraiment magnifique, j'en suis impressionné : ils défilent d'un seul pas, d'un seul mouvement large et balancé, hardis, avec une force juvénile à la fois violente et maîtrisée, à l'américaine, quoi ! Les épaules ondulent, les mentons pointent, les jambes s'allongent, cuisses musclées. Une seule silhouette ! Tant de grâce mariée à la vigueur. Mon émoi et mon orgueil sont à l'unisson, heureusement la foule cache mon trouble. Tout cela fait des murailles en kaki, des colonnes mouvantes, compactes et souples, casques plats et durs rattachés par la jugulaire sous le menton, abritant à peine du soleil ces belles têtes de guerriers, étonnant mélange de puritains et de sauvages. Comme leur prestance m'est douce ! Personne, jamais, ne défilera mieux que les Américains.
Nouvel intervalle. La foule trépigne. Après les marins aux guêtres et chapeaux blancs fermant la marche, ce sont à présent les Anglais. Mon enthousiasme décroît… »
(Paul fait un commentaire.)
Je me rappelle que Cécile se plaignait sans cesse : elle ne voyait rien, elle avait mal aux pieds. ! Elle m'a même reproché de ne pas avoir apporté une échelle, comme tout le monde. Les filles ! Est-ce qu'elles peuvent vibrer à un tel spectacle ?
(Paul feuillette le cahier.)<br />
Et ça continue comme ça, des pages et des pages, aussi interminables que le défilé… les Belges… les Italiens… les Japonais… les Siamois… les Tchécoslovaques… puis les Français, toutes les provinces, les Lillois, les Picards, les Savoyards… (Il feuillette son cahier.) les Sénégalais d'ébène, les spahis en gandouras écarlates… Ah ! le fameux passage. Ce moment, c'était très très fort, je pense l'avoir bien décrit :
(Il reprend sa lecture.)<br />
(…) « Vivent les poilus ! Vivent les vainqueurs ! » Un seul cri a fusé de mille poitrines. Formidable cri de passion d'un peuple emporté par un élan unanime C'est Pétain qui paraît, suivi de ses héros. Claquement des oriflammes tricolores. Des milliers de bras frénétiques se tendent vers lui comme pour l'étreindre. Mes yeux clignent et ne peuvent suivre les généraux au-delà de l'Arc de Triomphe mais mon imagination prend le relais : derrière son chef de légende, la troupe glorieuse franchit la grande porte, monte vers l'azur pour embrasser Paris et la France entière. Tous les poilus bleus de France passent en souriant, un rien gauches, de même qu'ils marchaient naguère à la mort, sous les plis déchiquetés de leurs drapeaux, humbles héros nimbés de soleil et d'amour pour leur Patrie ! Tout comme celles et ceux qui m'entourent, moi qui suis déjà si sensible en temps ordinaire, je suis bouleversé jusqu'aux larmes. Et je n'en ai pas honte. Une femme tout près de moi reconnaît le numéro d'un régiment, une autre son jeune cousin dans la colonne. Etonnante armée française : nos soldats avancent d'une allure très libre, presque bonhomme, disciplinés et en même temps très simples. Ils ont fait leur travail, du bon boulot, et ils sont revenus à la maison, à peine changés, forcément changés par la souffrance, mais égaux à eux-mêmes, remplis de la plus paisible grandeur d'âme. Des paysans, des ouvriers, des boutiquiers ôtés à leur travail et rendus à leurs tâches et à qui la caserne, dirait-on, n'a presque rien ajouté ni retranché. J'ai vraiment ressenti cette poignante familiarité qui a soudain donné à ce défilé héroïque son vrai panache : l'Armée française défile et c'est différent ! C'est plus humain. Ce n'est plus la grâce alerte des Italiens, ce n'est pas non plus ces lignes presque architecturales des Américains qui m'avaient tant impressionné au début, ce n'est plus la gravité aristocratique et quasi-religieusee des Britanniques (leurs officiers tenaient leurs épées droit devant eux comme des cierges !). Non, c'est la même et en même temps une autre armée, ceux de chez nous, formidable cohorte bleue qui scintille de ses mille facettes. C'est mon petit pays qui est invité à la noce des nations ! »
(Paul abandonne son cahier et fait un commentaire, tourné vers le public.)<br />
C'est vrai, je vous l'avoue, ce jour-là, ça a été le jour le plus grandiose de ma vie, tant j'étais bouleversé, exalté. Je croyais de nouveau en mon pays, en ses chefs. Je croyais aussi à mon destin, surtout lorsque j'ai vu défiler les marins, l'amiral Nouarch en tête… Et à la fin du défilé, quelle effervescence ! Les piquets de dragons ne pouvaient empêcher la foule d'envahir la place de l'Etoile. On ne voyait bientôt plus qu'un gigantesque remous produit par des milliers d'humains, dont la plupart remportaient à bout de bras, au-dessus des têtes, des milliers d'échelles. Je m'y revois : de tous côtés fuse le nouveau chant de la « Madelon de la Victoire ». Une extraordinaire émotion vibre dans l'air. Le soleil est à son zénith. J'ai l'âme en fête, le cœur exalté, le corps emporté tel un fétu dans l'océan humain. Je sais – je ne pourrais pas vous dire comment, mais je le sais – je sais que la France vient de vivre une heure historique, éternelle. Et moi, Paul Simon, pour la toute première fois de ma misérable vie, je me suis senti invincible ! Vous vous rendez compte : in-vin-ci-ble ! (Long silence.) Aujourd'hui, plus d'une année après, j'en ris – j'en ricane même, quand on voit ce que ça a donné aux législatives, avec le Bloc National républicain, la défaite de Daudet et la trahison des généraux… mais bon, à l'époque, on y croyait, moi, en tout cas, j'y croyais… je vibrais… comme si c'était moi qui défilais, avec mon propre avenir au pas cadencé, mon ambition sur l'épaule, mon orgueil au front aussi éclatant que la cocarde offerte par Cécile… Ah ! La cocarde de Cécile… (Pensif) Comme elle me couvait des yeux, ma nouvelle amoureuse, comme elle était fière de son futur amiral !
La cantatrice attaque son récitatif.
AH ! QUE J'AIME LES MILITAIRES !
Rondo de la grande duchesse de Gerolstein d'Offenbach
Vous aimez le danger,
Le péril vous attire
Et vous ferez voter devoir.
Vous partirez demain
Et moi, je viens vous dire
Non pas adieu (ter)
Mais au revoir !
Avant qu'elle n'attaque le refrain, Paul va récupérer la casquette en coulisse, la met fièrement sur sa tête. Puis il défile au pas sur la scène avant de se planter dans un garde-à-vous impeccable.<br />
La cantatrice continue :
AH ! QUE J'AIME LES MILITAIRES (TER)
LEUR UNIFORME COQUET,
LEUR MOUSTACHE ET LEUR PLUMET !
AH ! QUE J'AIME LES MILITAIRES
LEUR AIR VAINQUEUR, LEURS MANIERES,
EN EUX TOUT ME PLAIT.
Pendant son chant, Euterpe tourne autour de Paul pour le taquiner et tenter de le séduire.<br />
Quand je vois là mes soldats
Prêts à partir pour la guerre
Fixes, droits, l'œil à quinze pas,
Vrai Dieu ! Je suis toute fière.
Seront-ils vainqueurs ou défaits,
Je n'en sais rien, ce que je sais…
Paul reprend en chantant : Ce qu'elle sait, ce qu'elle sait…
CE QUE JE SAIS,
C'EST QUE J'AIME LES MILITAIRES ;
AH ! QUE J'AIME etc.
Je sais ce que je voudrais :
Je voudrais être cantinière.
Près d'eux je serais
Et je les griserais.
Avec eux vaillante et légère
Au combat, je m'élancerais.
Cela me plairait-il, la guerre ?
Je n'en sais rien, ce que je sais…
Paul reprend : Ce qu'elle sait, ce qu'elle sait…
Ils chantent ensemble :
CE QUE JE SAIS,
C'EST QUE J'AIME LES MILITAIRES ;
AH ! QUE JAIME etc.
OUI, J'AIME LES MILITAIRES !
Nota bene : la musique d'Offenbach peut être écoutée sur ce site dans la rubrique « médias » du titre « Don Quichotte de Montclairgeau ». Quant au texte intégral du défilé du 14 juillet 1919, il figure sur le blog à la date du 18 juillet 2007.
