CES HEROS IMMORTELS
mardi 15 juillet 2008. Lien permanent
Mythologies est le livre qui a fait connaître Roland Barthes (1915-1980) hors du cercle des intellectuels parisiens à partir de 1957. Il a longtemps servi d'introduction à la France contemporaine, celle des débuts de la société de consommation et de la culture de masse.
Le Tour de France comme épopée :
Charly Gaul et Louison Bobet
[...]
Le Tour pratique communément une énergétique des esprits. La force dont le coureur dispose pour affronter la Terre-Homme peut prendre deux aspects : la forme, état plus qu'élan, équilibre privilégié entre la qualité des muscles, l'acuité de l'intelligence et la volonté du caractère, et le jump, véritable influx électrique qui saisit par à-coups certains coureurs aimés des dieux et leur fait alors accomplir des prouesses surhumaines. Le jump implique un ordre surnaturel dans lequel l'homme réussit pour autant qu'un dieu l'aide : c'est le jump que la maman de Brankart est allée demander pour son fils à la Sainte Vierge, dans la cathédrale de Chartres, et Charly Gaul, bénéficiaire prestigieux de la grâce, est précisément le spécialiste du jump ; il reçoit son électricité d'un commerce intermittent avec les dieux ; parfois les dieux l'habitent et il émerveille ; parfois les dieux l'abandonnent, le jump est tari. Charly ne peut plus rien de bon.
Il y a une affreuse parodie du jump, c'est le dopage : doper le coureur est aussi criminel, aussi sacrilège que de vouloir imiter Dieu ; c'est voler à Dieu le privilège de l'étincelle. Dieu d'ailleurs sait alors se venger : le pauvre Malléjac le sait, qu'un doping provocant a conduit aux portes de la folie (punition des voleurs de feu). Bobet, au contraire, froid, rationnel, ne connaît guère le jump : c'est un esprit fort qui fait lui-même sa besogne ; spécialiste de la forme, Bobet est un héros tout humain, qui ne doit rien à la surnature et tire ses victoires de qualités purement terrestres, majorées grâce à la sanction humaniste par excellence : la volonté. Gaul incarne l'Arbitraire, le Divin, le Merveilleux, l'Élection, la complicité avec les dieux ; Bobet incarne le Juste, l'Humain, Bobet nie les dieux, Bobet illustre une morale de l'homme seul. Gaul est un archange, Bobet est prométhéen, c'est un Sisyphe qui réussirait à faire basculer la pierre sur ces mêmes dieux qui l'ont condamné à n'être magnifiquement qu'un homme.
[...]
Roland Barthes, « Le Tour de France comme épopée », Mythologies(Le Seuil, 1957, pp. 106-107)
Post scriptum : « Ce que le public réclame, c'est l'image de la passion, non la passion elle-même. » Quand Roland Barthes écrit ses lignes en 1957, la télévision n'était encore regardée que par une moitié de la population française et l'idée même d'Internet n'était pas encore arrivée en rêve à ses concepteurs. Et pourtant, l'auteur de Mythologies, qui a su décrypter le Tour de France ou les spectacles de catch, est toujours en phase avec notre époque. Que ce soit à Wimbledon ou à Pékin, les entreprises en effet n'ont pas seulement besoin de motivation ou de compétition mais de leur image. C'est pourquoi le sponsoring sportif est si prisé des dircoms. En associant son nom à une compétition, on bénéficie de son image. Pas besoin d'être sportif pour se parer des valeurs du sport. Décidément, Roland Barthes a toujours raison !
