Simples conventions, mises au point en leur temps par des négociants, par commodité, et qu'on s'étonne de voir encore respectées. L'or « garantissant » la valeur des billets, c'est la foi bétonnant l'angoisse humaine. On me montre – « Vous pouvez toucher » me murmure-t-on à l'oreille – un pendentif fabuleux qui vaut plusieurs dizaines de millions d'euros. La part du travail humain, dans ce bijou, la « valeur ajoutée » par le joaillier est négligeable. Ce qui vaut cette somme époustouflante, c'est le phénomène géologique, la cristallisation sous l'effet du temps, cette houille rare, ce secret caché au cœur d'une roche.
Je ne peux me défendre de comparer l'apparat qui entoure les pierres fabuleuses – vitres blindées, coffres, alarmes, gardiens, bals à la cour – à la pompe vaticane, au décor liturgique. Des comparaisons sacrilèges me viennent à l'esprit : ce tabernacle ne ressemble-t-il pas à un coffre ? A un safe disent les Anglo-Saxons et le même mot, pris adjectivement, signifie sauvé ! Ce coffre contient donc à la fois le salut, un vase sacré et le corps de Dieu. Au pied de l'autel qu'il domine, les desservants vêtus d'étrange façon, déploient le ballet, honorent les symboles du culte. Cette affaire des vêtements liturgiques ne me laisse pas en paix. Dans son film Roma [On peut voir la séquence fameuse sur la page d'accueil de ce site à l'occasion de la sortie du livre « Impotens deus » de M. Bellin à l'Harmattan], Fellini fut le premier, me semble-t-il dans la scène du défilé de couture au Vatican, à oser soulever la question du ridicule des vêtements sacerdotaux. Survivance ? Archaïsme ? Certains – les intégristes – font de cette affaire de mode un thème de combat spirituel. Mais dans le même temps les sectes, devenues le loup-garou de la fin du millénaire, imitent et copient les usages catholiques. On rit à l'apparition sur les écrans, lors d'un reportage sur le Mandarom de Castellane, des bâtiment en forme de pâtisserie ou de champignons multicolores, et des moines en longues robes et chapeaux pointus. Mais les champignons ne sont pas si différente de bien des temples de l'Inde du Sud et les processions, vues d'un peu loin, ressemblent aux cérémonies de Saint-Pierre de Rome. Chapeaux de mages ou magiciens ou mitres de cardinaux, où est la différence ? Et quelle autorité permet à des élus et fonctionnaires de la République française, c'est-à-dire d'un Etat constitutionnellement laïque, de suspecter et surveiller lesdites sectes ? Où passe la frontière entre Eglise et sectes ? Carnaval et liturgie ? Foi et imposture ? La durée, seule, fournit-elle la preuve de la véracité d'un dieu et d'une Eglise ? Mais il y a sur terre des véracités parallèles. Je serais plus troublé si on m'opposait la preuve par les œuvres : je songe au prodigieux accompagnement d'architecture, sculpture, peinture, orfèvrerie, littérature, musique qui offre au christianisme un incomparable rayonnement de beauté et de grandeur. Incomparable ? Voici l'Egypte, la Grèce, le Mexique, l'Inde, le Japon…
Crainte, ou plutôt impression vague, écrivant tout cela à la diable, de commettre une incongruité. J'en suis à examiner cette gêne quand, ouvrant au hasard le Précis de décomposition, je tombe sur : « Résignation fabuleuse de la part du plus frétillant animal… Mais notre patience est à bout. L'idée que j'ai pu – comme tout le monde – être sincèrement chrétien, ne fût-ce qu'une seconde, me jette dans la perplexité. Le Sauveur m'ennuie. Je rêve d'un univers exempt d'intoxications célestes, d'un univers sans croix ni foi. »
Bien entendu, une citation de Cioran ne vaut pas argument. Les pensées qui se développent à coup de citations, par référence à d'autres pensées, ne m'inspirent pas grande confiance. Souvent l'écrivain emprunte dix lignes à l'un, une formule à l'autre, comme on se fait prêter un foulard, un soir de froid, en quittant une maison amie. On rendra le foulard le lendemain. Comment rend-on les citations ? De vieux lettrés émaillent – c'est le mot, n'est-ce pas ? – leur conversation de locutions latines comme un gamin se tâte le biceps. Mieux vaudrait chercher des affirmations à réfuter : on a toujours besoin de muscler la pensée. À quoi tient le pouvoir des citations placées en épigraphe ? Grâce à elles on se sent moins seul. On marche dans le noir avec moins d'angoisse, on fanfaronne.
Je n'avais pas la foi, j'étais sensible aux outrances et aux insuffisances du théâtre catholique, et pourtant je n'ai jamais réfléchi sérieusement aux colères anticléricales d'il y a un siècle. L'action parfois furieuse menée par la République contre le pouvoir de l'Eglise, la mainmise de l'Eglise sur l'Etat, la Séparation, l'expulsion des congrégations, les Fiches, les Inventaires : tout cela me semblait vaguement obscène et de mauvais ton. Je ne voyais pas l'Eglise outrageusement complice des antidreyfusards. Je trouvais de l'allure aux notables qui envoyaient leurs enfants dans les collèges catholiques exilés en Belgique afin qu'ils échappassent à l' « école sans dieu ». Je faisais aveuglément confiance à une classe et à une morale aux quelles je n'appartenais pas. Etonnante paresse intellectuelle et idéologique ! Aujourd'hui l'anticléricalisme me tente. Alors qu'il n'est plus d'actualité je le comprends et, en moi, l'apprivoise. Refusant à l'avance – je l'ai dit plus haut – les niaiseries débitées sur les tombes par un prêtre de service, mais acceptant l'idée de mourir parmi les miens, je rêvais, en somme, d'un catholicisme silencieux. Leur chorégraphie, leur encens, leur goupillon, bon ! mais en silence. Peut-être est-ce encore trop accepter.
François Nourissier, À défaut de génie, Gallimard, 2000
INTOXICATIONS CÉLESTES
jeudi 17 juillet 2008. Lien permanent
La rhétorique de la foi, la majuscule mise à Dieu et même à Ses pronoms personnels, la déférence qui entoure, où qu'on regarde, les zélateurs du sentiment religieux, tout ce battage métaphysique me paraît appartenir, mystérieusement, au même ordre que la convention qui confère leur valeur vénale à l'or, au diamant, au saphir, à l'émeraude.
