Cet été plein de fleurs

Journal romanesque
(Août 1919 – Août 1920)

Pour nos mères et nos sœurs

Dimanche 14 septembre 1919

Une seule idée, obsédante : la chasse. Il me faut néanmoins aller à la grand-messe. Heureusement, le curé n'est pas trop prolixe. Il se contente dans son sermon d'interdire la danse aux garçons et aux filles à l'occasion de la saint Corneille, patron de l'Etoile. (Rires sous cape)

A la sortie, un monde fou. Jamais l'Etoile n'a vu tant de toilettes ! Toute la bonne société est là, les de Virville, les Klotz au grand complet. Parmi eux, mon regard s'attache tout de suite sur Lily. Comme elle est femme à présent ! Vraiment charmante, affable et d'une fraîcheur de teint délicieuse. Quant à son mari, également souriant mais dans le genre obséquieux, sans cesse plié à faire des courbettes, il me paraît plus laid que jamais. Pire, fade. Mère me dira plus tard en aparté qu'il n'a l'air ni futé ni cultivé et qu'il présente une ressemblance frappante avec Cyprien, un de nos anciens domestiques.

Après le thé, nous allons nous promener, l'oncle Léon et moi, vers Saint-Didier. C'est un hameau très isolé, plutôt vieillot mais pittoresque. Chemin faisant, nous rencontrons des chasseurs et ma passion me reprend. Je ne rêve qu'à ma découverte du mercredi précédent. Seule consolation : le gibier compatissant se fait invisible.

Un dimanche ordinaire vient de s'achever. Ils sont désormais trop rares pour manquer ainsi de relief. Du coup, mon enthousiasme est tombé. Lors de ma promenade, j'ai senti l'automne approcher ainsi que le spectre de la rentrée. D'ailleurs, ces sorties ne m'apportent rien de bien neuf et ne satisfont aucune de mes passions. Où se trouve l'être jeune qui mettra ses pas dans les miens et s'accordera à mes silences, sans que j'aie besoin de flatter ou de séduire ? Lily est casée, Denise distraite… Tout à l'heure, passant près de la ferme des Villard, nous avons longé le mur qui borde le chemin creux, juste après la métairie. Il croule sous la mousse et le lierre. J'ai repensé à Dady, à notre jeu d'autrefois, à nos messages enfouis dans le mur de l'internat… La dernière fois qu'il m'a écrit, en mars ou en avril, il était à Tanger mais je n'ai pu déchiffrer la fin du message, car la carte avait été mouillée. Et si c'était un subterfuge pour m'égarer et me faire languir ? Dady en est tout à fait capable, à la fois roué et ingénu. Une chose est sûre, il me l'a écrit au moins trois fois en deux ans, - « Paris pari, Paris promis » - et chaque fois, bien plus malin qu'il ne l'imagine, j'ai su décrypter son rébus. Mais même pour Dady, je ne suis pas pressé de rentrer à la capitale…

Ce soir, pour la première fois depuis plusieurs jours, je suis triste. Dire que je me croyais guéri… Après dîner, j'ai feuilleté avec Bon Papa des Illustrations d'avant la guerre. Conflit italo-turc, combats en Tripolitaine, dégradation du lieutenant Ulmo, officier de marine coupable de haute trahison etc. Beaucoup de bruit et de fureur. Rien de quoi m'enthousiasmer. Ma seule consolation : demain. Forcément un autre jour. Un de plus en moins. Mais je sens – parce que je le veux – qu'il sera formidable. Sacré Paul ! À quand une promotion pour les jeunes aspirants capables de haute décision : celle de vivre ?

Lundi 15 septembre 1919

Ce matin, d'humeur légère, je me suis agréablement occupé à de petits riens. Après avoir arrangé ma collection de papillons, je suis descendu lire au salon. J'ai à nouveau feuilleté d'anciennes Illustrations. A vrai dire, un léger souci m'empêchait de me concentrer : puisque c'était « le jour » à Persanges, aurais-je la chance de revoir ma Diane de Bar?

Aussi, grande fut ma contrariété en arrivant au château avec Mère : pas de Denise. Je pensais me rabattre sur les plaisirs du tennis, mais, là encore, ce ne fut que déconvenue. Fernande – qui m'horripile de plus en plus – ne fait qu'exiger des revanches. Elle prétend sans cesse avoir un tour de retard. Je n'ai pu disputer en tout et pour tout qu'un seul match. Savoureuse vengeance : en un quart d'heure, Fernande et sa coéquipière furent lamentablement laminées par 6 à 1. Sur le chemin du retour, ma seule consolation était d'avoir fort bien joué. Je m'améliore régulièrement. Dommage que toutes ces filles parasitent le jeu en exigeant leurs « éternelles revanches », comme dit Pierre en me raccompagnant. Et on ne peut guère le taxer de misogynie !

Je note encore cet incident pittoresque : Sita avait dû manger un lapin mort abandonné sur le pourrissoir. Ce soir, au beau milieu du dîner, voilà qu'elle inonde le plancher juste au-dessous de la table et en particulier sur mes chaussures, avec un effroyable bruit de déversoir. Et l'odeur ! Tous les convives furent horrifiés, l'appétit définitivement coupé et cette Bérézina domestique m'amusa fort.

Les Illustrations ont produit un bon effet : celui de me rendre un certain enthousiasme pour la Marine. Et Dieu sait si j'ai besoin d'enthousiasme pour survivre ! Je vais donc m'endormir en rêvant de bricks et d'abordage… à moins qu'une chatte naupathique ne vienne me donner des cauchemars !

Mardi 16 septembre 1919

C'est prodigieux, dès l'aube nous voici transportés en automne. D'un coup de baguette magique, un nouveau paysage est apparu, fantasmagorique : devant ma fenêtre entrouverte, les massives frondaisons des tilleuls étaient ouatées à mon réveil de longs voiles gonflants qui ont pénétré dans ma chambre et léchaient chaque objet d'un baiser enveloppant. J'avais été éveillé tôt par l'humidité ambiante. Mon lit était assiégé de blancheur. Recroquevillé sous la couverture, dans la pénombre blafarde, j'ai savouré cette étrange intrusion, lascive, pénétrante. Voilà la « brume magique », me disais-je, favorable aux songes et aux légendes, pleine d'une poésie triste et impalpable, si bienfaisante dans les vallons engourdis et pour les cœurs chloroformés de mélancolie.

Cette visitation fantomatique m'a accompagné toute la journée, rappelant ce brumeux 14 septembre de la fin des vacances dernières, souvenir troublant qui n'a fait que se diluer mystérieusement aujourd'hui, au fil des heures. Et au-delà de ce 14 septembre, c'est le temps dans son entier que j'avais l'impression de remonter, flottant dans mes souvenirs, revivant le charme et l'interdit de mes jeunes années… Je passai ainsi une grande partie de la matinée à errer dans la maison, sans ennui, juste pour le plaisir d'étirer le temps et de me réapproprier mon enfance. Lorsque j'étais petit, vers sept huit ans, tôt le matin quand la maisonnée était encore endormie, enveloppé dans la robe de chambre bleu roi que j'empruntais à tante Sophie, je m'échappais de ma chambre et courais jusqu'au fond du jardin, loin des regards : j'étais la fée des grèves, je dansais enveloppé de mon voile, je fermais les yeux, je riais, je pleurais ; encore captive, bientôt libérée car mon Lancelot allait surgir ! La brume était déjà mon royaume, la rosée mon diadème, le rêve mon refuge… et mes rhinites chroniques, mon châtiment.

J'ai tout de même autre chose à noter ce soir car mon état d'esprit poétique ne m'a pas empêché aujourd'hui d'être réaliste. Je possède en effet ce don – qui me sauve ! – de rebondir aussi vite que je plonge. D'ailleurs, Mère ne s'est pas privée, deux fois ce matin, de me faire remarquer mon « déplorable état de songerie » alors qu'elle devait faire face, elle, à tant de préparatifs. J'ai donc commencé par réparer ma bicyclette puisque j'avais prévu d'aller faire une course au village tout de suite après déjeuner. En rentrant, vers trois heures, je suis parti avec l'oncle Léon pour la « chasse » aux champignons. Nous allions à cheval sur la route de Ruffey, nous arrêtant souvent pour explorer les sous-bois. Mais nos recherches furent vaines. J'ai aimé cette nouvelle complicité silencieuse avec mon oncle qui, pour une fois, ne m'administrait pas ses leçons de morale. Les choses se sont gâtées lorsque nous arrivâmes à Montclairgeau. J'avais complètement oublié que c'était « le jour » de Mère. Nous sommes donc tombés sur l'énorme et volubile Madame Dosmann avec qui nous dûmes faire route jusqu'au château. D'autres dames gloussaient déjà autour du buffet. « Bouffe-gâteaux » (comme j'appelle ce genre de rituel) sans intérêt pour moi. Je tentai de m'esquiver mais ne le pus guère, étant le fils de la maîtresse de maison. Je dus même raccompagner les de Virville jusqu'à l'entrée de l'Etoile, subissant au passage les sollicitations de la mère d'Arnault, le cadet : il s'ennuie à la campagne, « le pauvre biquet », et n'a pas d'ami de son âge. Ne pourrais-je pas lui faire visiter les alentours ? La rentrée a du bon : j'ai prétexté, très civilement, mes révisions de mathématiques.

De retour à la maison après mes galanteries forcées, j'ai encore savouré le mirage des « brumes magiques ». Tout autour de moi, on se plaint de ce temps exécrable. Les gens raisonnables aiment les choses tranchées, le froid ou le chaud, l'averse ou le soleil, l'été ou l'hiver. Ils exigent même dans d'autres domaines que tout soit tranché, limpide, éthique. Moi, j'adore l'ambiguïté et je ne pourrai en sortir, je crois, même si je le souhaite parfois, qu'à mes dépens. J'ai donc rejoué la parade de mon enfance, mais dans une version plus raisonnable, sans voile, avec mon béret de marin et le sabre ancestral décroché au mur du salon. En cet équipage, je suis monté aux Tilleuls pour saluer la terre de France en sa parue automnale. Tels des grognards, les tilleuls étaient à la parade et le ciel tendait son dais au-dessus des troupes centenaires. Là, exalté, spectre dressé dans une mer de nuages, la face tournée en direction du Nord, j'ai salué mes rêves, mes espoirs, mes ambitions navales et mes chères illusions. Quelle grandeur ! Quel bonheur ! Un tel orgueil désespéré m'a grisé. Mais j'étais lucide : je n'avais pas emporté dans mon expédition la cocarde tricolore du 15 juillet, aussi vite fanée qu'un coquelicot. Signe des temps, car c'en est bien fini pour Claudine… l'amour est mort !

Que noter d'intéressant après cette apothéose ? Le seul événement original a été le retour de Cécile. Je m'étais fait bien des illusions sur la présence de ma sœur, sur une possible connivence avec elle. J'avais encore en tête nos aventures durant les grands jours de Paris. Je m'imaginais bêtement que, grâce à elle, je pourrais les revivre et en savourer l'amertume aujourd'hui passée. Mais une sœur reste une sœur. On ne la choisit pas. Et Cécile n'est pas du genre à être ma vestale soufflant sur les braises des jours heureux. Elle ne regrette pas Paris et retrouve Montclairgeau dans la plus totale indifférence. Elle n'a ni cafard ni enthousiasme. Elle campe lourdement dans le présent. Les seules choses qu'elle avait à nous apporter, ce sont les bobards qui se colportent à Paris dans la famille, les bons conseils, des histoires à dormir debout. Parce qu'ils vivent à la capitale, ces gens bien « savent », eux, ils se grisent de mots, se gargarisent de recommandations vertueuses. Même « qui vous savez » s'y est mis, aux dires de Cécile. Alors que la question du pensionnat avait été remise une fois de plus sur le tapis (moi qui ne veux pas en entendre parler), il a déclaré, péremptoire : « Dans ces cas-là, il n'y a pas de préférence qui tienne : avant ce qui plaît, on commence par accomplir ce qu'il faut ! » Paroles encore plus délicieuses qu'odieuses dans la bouche de quelqu'un dont la vie jure furieusement avec un aussi noble principe.

Du coup, me voilà de fort méchante humeur. La journée commencée dans les plis d'une sylphide blanche au pied de mon lit se termine sous le couvercle plombé de l'orage qui menace. Help, mon Arthur, file-moi ta rage. Qui ose, à nous deux, parler de pères et de paternité ! Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié ! se récrie mon beau démon enjôleur. Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux.

Va pour mon péché capiteux. Ce soir, c'est décidé, entre les draps, juste pour me venger, je serai une hyène.


A SUIVRE