CHRONIQUE D’UNE MÉLANCOLIE (11)
vendredi 4 juillet 2008. Lien permanent
À partir du vendredi 25 avril 2008, et ce désormais avant chaque week-end, je mets en ligne un manuscrit inédit « CET ÉTÉ PLEIN DE FLEURS, Journal romanesque (Août 1919 – Août 1920) ».
Ce volumineux « vrai faux » journal m'a demandé plus de deux ans de travail et a été refusé avec une belle unanimité par une quinzaine d'éditeurs. Trop long, trop littéraire, trop romantique, trop adolescentrique, trop ceci, pas assez cela etc. Tant pis pour eux ! Et tant mieux pour mes chers Internautes qui vont s'approprier ce monument de la Littérature intimiste (!). Petite curiosité : y aura-t-il parmi eux des petits malins qui, semaine après semaine, vont « copier coller » le Journal de Paul de manière à se constituer une édition perso ? Je l'espère bien : c'est cadeau ! Tout plutôt qu'un manuscrit qui jaunit dans un tiroir. Et puis, ce petit Paul de Montclairgeau durant les deux dernières années de sa vie, dans son Jura natal où à Paris ou il dépérit, ce jeune homme est si touchant, si contemporain, si rimbaldien, si agaçant aussi… il ressemble un peu à l'auteur comme un frère… forcément !
Embarquons donc pour ce Journal d'une âme, en se remémorant chaque fois les deux citations en exergue de l'œuvre et qui dès le porche l'éclairent :
On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre.
CHATEAUBRIAND
Je me repens d'avoir assombri ma jeunesse, d'avoir préféré l'imaginaire au réel, de m'être détourné de la vie.
André GIDE (Les nouvelles nourritures)
Ce volumineux « vrai faux » journal m'a demandé plus de deux ans de travail et a été refusé avec une belle unanimité par une quinzaine d'éditeurs. Trop long, trop littéraire, trop romantique, trop adolescentrique, trop ceci, pas assez cela etc. Tant pis pour eux ! Et tant mieux pour mes chers Internautes qui vont s'approprier ce monument de la Littérature intimiste (!). Petite curiosité : y aura-t-il parmi eux des petits malins qui, semaine après semaine, vont « copier coller » le Journal de Paul de manière à se constituer une édition perso ? Je l'espère bien : c'est cadeau ! Tout plutôt qu'un manuscrit qui jaunit dans un tiroir. Et puis, ce petit Paul de Montclairgeau durant les deux dernières années de sa vie, dans son Jura natal où à Paris ou il dépérit, ce jeune homme est si touchant, si contemporain, si rimbaldien, si agaçant aussi… il ressemble un peu à l'auteur comme un frère… forcément !
Embarquons donc pour ce Journal d'une âme, en se remémorant chaque fois les deux citations en exergue de l'œuvre et qui dès le porche l'éclairent :
On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre.
CHATEAUBRIAND
Je me repens d'avoir assombri ma jeunesse, d'avoir préféré l'imaginaire au réel, de m'être détourné de la vie.
André GIDE (Les nouvelles nourritures)
Cet été plein de fleurs
Journal romanesque
(Août 1919 – Août 1920)
Pour nos mères et nos sœurs
Vendredi 5 septembre 1919. Le Prieuré (quatrième journée).
Promenade à Entre-Deux Monts)
Comme c'est aujourd'hui le premier vendredi du mois, consacré traditionnellement au Sacré-cœur, je désirais aller à la messe de 8 heures avec les Delaborde pour y communier, afin de redevenir un peu chrétien après trois mois de quasi-paganisme. Hélas, m'étant souvenu à temps de certaines pensées coupables, je n'ai pu réaliser mon désir malgré une ferveur d'une grande sincérité.La journée s'était annoncée belle et chaude. Etait-ce à cause de ma déception spirituelle liée à mon habitude pernicieuse qui gâte mes plus ardentes résolutions, le fait est que ce vendredi a été moins inattendu et moins enchanteur que les jours précédents. Je me suis même surpris plusieurs fois à me montrer déçu et critique, ce qui chez moi est signe avant-coureur d'orages intérieurs imminents.
Tout de suite après le petit déjeuner, Pierre m'a entraîné dans une excursion à bicyclette par la Chaux-des-Crotenay et Les Planches-en-Montagne. Nous partîmes en direction d'Hay, chemin déjà familier pour nous deux. C'est une belle descente à travers la sapinière encore dans l'ombre, alors que le soleil dorait le sommet de la Baume, les rochers de la Chaunusse et le pic du Grand Bec. Un éclairage oblique, scintillant de poussière dorée, filtrait à travers les sapins, y découpant successivement taches d'ombre et blocs de lumière. Puis nous longeâmes le vaste lac de La Motte tout en continuant de descendre agréablement sur Pont-de-la-Chaux. Je revis avec plaisir le lac de Narlay en sa cavité rocheuse, toujours émouvant pour sa part de mystère et de sauvagerie. Un peu plus loin commence l'enfilade des lacs Maclus. Tous deux sont précédés de vastes marécages d'où s'élèvent des balbuzards fauves au vol majestueux. C'est ensuite la descente vers le fond de la vallée dans une délicieuse odeur de résine. Le répit n'est que de courte durée : à nouveau, on monte dur, le soleil tape. L'horizon s'élargit alors que les sapins se font de plus en plus rares. Nous roulons maintenant sur un vaste plateau bouleversé d'énormes bosses peu boisées et recouvertes de pâturages. La chaleur en cet endroit découvert devient écrasante et m'assomme. Du coup, je trouve ce paysage terne et sans grâce.
Dois-je être tout à fait sincère ? Depuis que je me trouve à Bonlieu, à part nos parties de pêche, les baignades et nos Allobroges, je ne trouve rien dans le paysage qui m'excite véritablement. Bien sûr, çà et là de vastes perspectives mais les masses montagneuses me semblent trop dures, les sapins trop sévères, les pâturages trop mous. A moins que ce soit l'éclairage trop cru, enlevant au Jura toute poésie véritable ? Je suis sans doute d'une sévérité excessive mais tel est mon sentiment, un rien blasé, lorsque nous arrivons enfin, suant et ahanant, à Chaux-en-Crotenay. Le souvenir radieux de Lily, deux ans plus tôt, n'arrange rien… Ce village m'apparaît franchement laid et mesquin. Ne dirait-on pas l'Etoile en plus banal ? Nous descendons vers l'église, en contrebas, dans un vallon. Les toitures ici sont toutes en zinc, ce qui doit être efficace contre la neige, mais est peu poétique l'été. Cette église, si j'en crois le guide que j'ai compulsé hier soir, a des verrières du XIIIème siècle réputées admirables. Malheureusement, l'édifice était hermétiquement clos. Pierre m'aida alors en me faisant la courte échelle : ce que je pus apercevoir par des trous dans les vitraux du bas ne fit que me faire regretter davantage de ne pouvoir pénétrer dans l'édifice. Malheureusement, l'intérieur me sembla restauré, je veux dire massacré, recouvert de papier peint et de modernités ineptes. Par miracle le soleil, pleuvant au travers les vitraux du chœur, noyait la nef d'une gamme féerique de couleurs. Nous perdîmes en fait beaucoup de temps à tourner autour de cette église si peu hospitalière. Et lorsque je voulus repartir, je m'aperçus que l'une de mes chambres à air était crevée. Il me fallut réparer au beau milieu de La Chaux, devant l'abreuvoir du village, en présence des villageois soupçonneux et les « bouledingues » en villégiature. N'avaient-ils donc jamais vu ici de jeunes cyclistes ? Nous fûmes même dérangés par un troupeau de vaches peu prêteuses et je pus à ce sujet vérifier la mauvaise humeur des autochtones, aussi peu hospitaliers que leur église et que leurs lourds bestiaux.
Il était déjà près de onze heures lorsque nous avons repris la route en direction de Planches-en-Montagne. Le chemin sinue entre des à pic. Je l'avais trouvé singulièrement pittoresque en 1917 lors de mon excursion avec Lily. Mais, aujourd'hui, je fus déçu. Le paysage me parut ni assez noble, ni suffisamment harmonieux, en tout cas bien en deçà de mon attente. A vrai dire, l'éclairage était atroce et la torpeur abrutissante. Pas un souffle d'air ! Le village des Planches me parut lui aussi assez banal. A la hauteur du château de la Folie qui, m'a expliqué Pierre, s'effondre chaque année d'un étage, nous prîmes un sentier pierreux s'enroulant autour du piton où menacent les ruines. Nous poussions nos bicyclettes à grand peine. Puis, titillés par je ne sais quelle furieuse curiosité, nous grimpâmes à travers bois, toujours à pieds, et nous pûmes enfin souffler dans une sorte de bocage inattendu, décoré d'un tapis de fleurs et de vols de papillons. Ce havre bucolique fut bien la seule originalité de notre excursion.Nous remontâmes alors en selle et, par un mauvais chemin fort pentu, au risque de voiler nos roues, nous redescendîmes vers Entre-Deux Monts. C'est un hameau très isolé, s'étirant de maison en maison, une kyrielle de fermes sur plus de trois kilomètres, dans une combe assez plate et encadrée dans toute sa longueur par de grandes côtes à sapins (Côte Pouret). Tout au fond, tel un bouchon hermétique, la chaîne de la Combe Noire qui ferme l'horizon de sa haute muraille. Brrr ! Une fois encore, je n'appréciai pas ou ne sus pas comprendre la sévérité de ce site. Trop de dureté dans les cimes, trop de banalité dans l'habitat, j'avais hâte de revenir au Prieuré.
Nous fûmes de retour un peu après midi. Presque à l'heure pour une fois ! Un délicieux fumet nous accueillit : c'était la friture que nous avions prise la veille et qui embaumait les alentours du chalet. La sieste fut assez symbolique car nous devions, Pierre et moi, faire une rapide expédition en barque sur le lac de Bonlieu pour écoper puis cueillir un paquet de joncs. Mes progrès étaient à ce prix ! Une nouvelle bouée végétale fut donc confectionnée par Nanou, qui a décidément des dons pour la vannerie. Rien d'étonnant puisqu'il n'a qu'un rêve : devenir ébéniste (mais ses parents, sa tante surtout, ne voient pas d'un bon œil ce manque d'ambition). En tout cas, il devrait faire breveter ses bouées en joncs ! Comme il faisait exceptionnellement très chaud, le bain fut fort apprécié. Mais la fin en fut gâtée par l'arrivée de deux baigneurs étrangers – et étranges ! – deux espèces de loustics à rayures, affublés d'un accent enfantin des plus cocasses. Ils trouvèrent les cailloux du bord « plus pointus qu'avant la guerre » et nous exaspérèrent par leur sans-gêne à l'égard de ma bouée et de nos drapeaux. Ils osèrent comparer ma hotte de joncs à un « plaisant accessoire de camouflage » puis finirent, à force de brasses désordonnées, par faire couler nos fanions américains. Quels butors ! Ils eurent leur propre punition : voulant cueillir des grains de genièvre qu'ils devaient confondre avec de vulgaires cassis, ils se piquèrent cruellement les doigts et nous riions sous cape de leurs cascades de « aïe ! » et de « ouille ! ».
Une pêche tardive nous ramena sur le lac, dans l'anse de St Maurice, tandis que les plus jeunes prenaient les devants pour rentrer au chalet. Les poissons devaient être ravis de nous revoir : ils se jetèrent sur nos hameçons. Funeste curiosité ! Puis le soir tomba et, à contrecœur, nous distinguions de plus en plus difficilement nos bouchons, agités de surcroît par une forte houle. Nous avions tellement embarqué d'eau que nous étions prêts de couler. Si les parents nous voyaient ! Comme leurs recommandations semblaient à présent ridicules, si formelles dans un tel contexte et si… en dessous de la réalité ! Il n'empêche, nous sommes revenus à tour de bras, sous un clair de lune des plus fantomatique. Une ambiance envoûtante, presque inquiétante tant était sombre la surface du lac et proche la montagne, compacte masse anthracite jusqu'au ras de l'onde. L'à pic en paraissait plus proche, presque menaçant. Cette vision digne des Carpates me réconcilia avec une journée plutôt fade et je regagnai le Prieuré, tout excité, frissonnant d'aise (et d'humidité), fier de nos prises enfilées dans un jonc posé sur nos épaules, à la manière des indigènes. Tandis que je m'époumonais une nouvelle fois dans le noir, Pierre tentait un canon sur l'air désormais fameux. Allobroges vaillants, accordez-nous toujours asile et sûreté ! Question impertinente pour conclure cette chronique : ne chantions-nous pas si forts l'un et l'autre pour nous rassurer un tantinet ?
Samedi 6 septembre 1919. Le Prieuré (cinquième journée)
La chance aux audacieux !
Encore une partie de pêche au menu de cette nouvelle journée. Il serait fastidieux de la narrer ce soir par le détail. Par contre, alors que les événements pittoresques sont par ici fort rares, je tiens à transcrire une ou deux anecdotes, vite avortées au demeurant, qui ont eu pour cadre la berge de notre lac chéri.
Tandis que Pierre et moi écopons une nouvelle fois, voilà que survient, tel un vol d'étourneaux, toute une bande de jeunes personnes, sans doute en excursion à Bonlieu. Ces demoiselles s'assoient sur le talus en face de notre embarcadère, nous examinant sans piper mot. Comme nous avons fini de préparer la barque, nous allons un peu plus loin – toujours sous l'œil de vos visiteuses – vers l'anse de Magueney, au lieu dit le « Rocher aux Carpes ». En fait de carpes, les énormes résidentes du lac de Bonlieu ne sont pas au rendez-vous. Nos boulettes ne leur plaisent-elles donc pas ? Bref, pour une fois, échec et mat. Sur ces entrefaites, Jérôme arrive et nous hèle. En revenant à l'embarcadère pour le prendre à bord, nous apercevons à nouveau les jeunes personnes susnommées, allongeant le cou, penchées comme des oies (dont elles ont d'ailleurs l'allure) sur un tronc d'arbre incliné sur la surface de l'eau. Qu'attendent-elles ? Guettent-elles niaisement Narcisse alors que trois fringants matelots espèrent en vain signes amicaux et agitation de mouchoirs ? Dépités, nous filons vers l'anse St Maurice, lieu de tous les miracles, et une fois encore nous faisons une jolie pêche de blancs. De retour vers l'embarcadère, nous nous attendons à retrouver notre volière, plutôt notre basse-cour… Stupeur ! En lieu et place, un ours mal léché, je veux dire un gros bonhomme, poilu comme un grizzli, qui s'était contenté du simple costume d'Adam – ce qui est paradoxal pour un ours. C'est lui qui a dû faire fuir la volaille. Il nous regarde approcher, sans nulle gêne, jambes écartées, sa paluche en visière sur les yeux. Cette fois, je ne suis pas troublé le moins du monde, mais franchement dégoûté : tous ces poils, cette viande flacide, cette posture, cette nudité pas même obscène : ridicule. Pierre rigole. L'étranger a-t-il conscience de l'incongruité de sa présence dans un paysage si féerique ? Il s'éclipse soudain. Décidément, il se passe aujourd'hui d'étranges choses à Bonlieu !
Le bain fut aussi marqué par une petite aventure qui m'arriva avec ma bouée de fortune. Pierre et Jérôme, après m'avoir poussé vers le large alors que j'étais juché sur les joncs, se mirent soudain à rire comme des bossus. Songeaient-ils encore à notre grizzli ? Ils me laissèrent ainsi languir durant des minutes qui me semblèrent durer un siècle. Puis Pierre consent à plonger, à me harponner et à me pousser vers la berge. Quelle piteuse aventure ! Je grelottais plus que jamais et il me fallut un bon moment pour me réchauffer au soleil sur la butte. Il nous vint alors une idée – vraiment une trouvaille : et si nous tentions un dernier bain, mais sans la bouée. N'étais-je pas presque prêt à me jeter à l'eau et à rester insubmersible ? J'avais déjà vaincu ma peur et l'appréhension du froid, le reste devait suivre logiquement. Je relevai le défi. Ce second bain fut délicieux. Et probant : ayant moins froid, sentant autour de moi l'attention amicale et secourable de mes compagnons, je rejetai délibérément la bouée de joncs. Je m'efforçais, sans m'affoler, de me tenir sur l'eau à l'horizontale et de faire quelques brasses. Euréka ! Je parvins à faire deux ou trois mètres, comme un canard certes, mais un canard insubmersible. Je nageais ! Et seul ! Sans bouée ni aide ! Dans une eau glaciale ! Quelle joie ! Quelle fierté ! Quelle récompense ! Paulus Maximus ! Cette méthode basée sur l'audace et la confiance en soi était décidément la bonne : en un instant, j'avais davantage progressé qu'en quatre jours. Encore une perle de la Sagesse antique que je parvenais à concrétiser à force d'endurance et de persévérance : audaces fortuna juvat !
Je note pour finir notre programme de la soirée qui fut pittoresque. Car tout à l'heure, avant de monter dans nos chambres, nous avons décidé de savourer ce toujours curieux clair de lune. C'était magique. Les Delaborde et moi-même nous sommes égayés dans le champ, juste devant le chalet. On s'est ensuite amusé à produire des échos. Les sons, émis avec force en face de la Baume, parcourent tout le cirque de montagnes en tournant. Quel effet saisissant ! Nous avons d'abord procédé de manière anarchique, puis à tour de rôle, de la voix la plus grave jusqu'à la plus aiguë, puis en canon, puis en tenant l'accord parfait comme le Père Denizot nous a appris. Le concert fut magnifique, d'une formidable ampleur. La montagne n'était plus menaçante comme hier soir, mais complice. Elle jouait avec nos voix et nous l'apprivoisions. La cacophonie devenait symphonie. Seule ombre au tableau : le jeu devint peu à peu plus grave. Nos points d'orgue s'éternisaient. Etait-ce ces sons étranges dus à l'écho ? Ou l'absence de notre cher aumônier ? Ou nos quatre silhouettes au milieu du pré livide sous la lune, si menues dans ce cadre grandiose ? Ou l'amplitude du silence s'éternisant de plus en plus entre nos cris et nos appels ? Comme si, à un moment, trop impressionné, chacun d'entre nous n'osait plus pousser sa voix et mesurait son audace déplacée, sa propre impuissance, sa propre impermanence. C'est ainsi que la nuit reprenait peu à peu ses droits sur nous, sur tous les humains, au-dessus d'une planète si menue, au-dessus de chaque homoncule si ridiculement microscopique. Le silence de ces espaces infinis… J'étais vraiment sidéré, la gorge nouée. On ne prouve pas ces sentiments-là, on les éprouve et on frissonne. En tout cas, moi j'ai frissonné et ce n'était pas de froid, mais d'appréhension, un affreux pressentiment : pour la première fois depuis le début de cette semaine radieuse, je ressentais au tréfonds la mélancolie lancinante des fins de vacances et des débuts d'automne. Et, du coup, je me suis senti fragile et minuscule. Tout à fait démuni. Et vraiment seul.
Dimanche 7 septembre 1919. Le Prieuré (cinquième journée)
Je me suis réveillé léger et heureux. Une fois de plus, la nuit avait cautérisé ma tristesse. Il faisait déjà très chaud à 10 heures, l'heure de la grand-messe. Magnifique luminosité : la poudreuse lumière bleutée si seyante aux perspectives du Jura et qui jusqu'ici avait tant fait défaut, commençait à imprégner le paysage, estompant les montagnes lointaines. Une telle transparence ne pouvait qu'être de bon augure !
Arrivés au village, nous allâmes tous les quatre remiser nos bicyclettes dans une étable, comme il y a deux ans, chez les Prost. La seule différence est que Bouquet et Cadet avaient disparu pour laisser place à une autre paire de bœufs, moins beaux, en tout cas moins imposants, bien que superbes spécimens de la race fribourgeoise.
A l'église, les hommes brillaient par leur absence. Quant aux femmes, elles étaient loin d'être aussi prétentieuses qu'à l'Etoile. Leurs toilettes étaient modestes et vieillottes, en harmonie hélas avec l'aspect ingrat et les tailles épaisses de ces montagnardes blondasses. Je pus enfin examiner tout à loisir le retable tant vanté par les guides. A vrai dire, rien d'exceptionnel : un gros ensemble surchargé de dorures, de colonnettes tarabiscotées et de mystiques convulsés, bref le genre de baroque espagnol dans ce qu'il offre de plus ampoulé. Le sermon du brave curé de Bonlieu fut concis et sans fioritures, heureusement peu assorti au retable : le bonhomme s'exprime bizarrement par saccades, des salves de mitrailles très éprouvantes. La parole de Dieu fut donc mise à rude épreuve ainsi que mes nerfs.
A la fin de l'office, laissant les villageois à leurs bruyantes palabres, nous reprîmes nos vélos pour regagner le chalet. Comme les domestiques avaient assisté à la messe, nous déjeunâmes fort tard. Durant l'après-midi, ce que je redoutais se produisit : des vagues de tristesse montèrent subrepticement à l'assaut et m'envahirent. Plus précisément, un sentiment diffus de mélancolie qui m'emplissait peu à peu comme une éponge. Mon malaise fut à son comble lorsque le ciel se voila de quelques légères brumes nullement menaçantes. Le verdict tomba pourtant sans tarder : notre bain quotidien fut interdit par ordre supérieur. J'allai m'asseoir seul dehors, dans l'herbe, me livrant à de sombres réflexions.
Vers cinq heures, au lieu d'aller au lac de la Motte, nous accompagnâmes à bicyclettes la voiture qui conduisait à Pont-de-la-Chaux la grand-mère des Delaborde. Son fils Pierre l'accompagnait à Dijon où il devait travailler avec un professeur particulier, pour réparer en octobre son échec au bachot. Nous eûmes une grande frayeur dans la descente d'Hay : le chien du boucher, reconnaissant son maître qui conduisait l'automobile, se précipita malencontreusement à notre rencontre en aboyant. Il fut alors télescopé par un autre véhicule qui montait en dépit de toute prudence. Le boucher jura en faisant une embardée, l'aïeule me vrilla les tympans d'un cri d'effroi immédiatement suivi des jappements douloureux du cabot. Mais il y a un Bon Dieu : Boby s'en tira sans trop de mal et rentra au village, en boitillant et la queue basse, sans demander son reste.
A la gare, ce fut l'horrible scène tant redoutée des adieux à Pierre et à sa grand-mère encore en émoi par l'incident canin. Cher Pierrot ! Le compagnon de tant de jeux durant toute cette semaine : escalades, baignades, parties de pêche, siestes studieuses où nous avions comparé les mérites respectifs du roman et de la tragédie ! Dans moins de trois semaines, ce serait mon propre départ. En rentrant avec Nanou (qui ramenait le vélo de son aîné), nous nous arrêtâmes un moment près du lac pour une dernière cueillette de genièvre. Le ciel était tout à fait dégagé, me faisant davantage regretter le bain dont nous avions été privés. Seule consolation : une douce lumière bleue ourlait la chaîne des Maclus et cette beauté inespérée mit du baume sur mon cœur.
Ce soir, conclusion brève à ma chronique, tout commentaire risquant d'être amer : dernière nuit au Prieuré.
[Suite des Chroniques de Paul Siméon. Cahier n° 43]
Lundi 8 septembre 1919. Retour douloureux à Montclairgeau
Je viens de passer cinq jours heureux, traversés par tant d'émois violents et contradictoires, saturés de tant de sensations nouvelles et savoureuses, que je crains fort que la lecture de ce qui va suivre ne me paraisse sous peu dénué de tout charme, de tout bon sens et, pour tout dire, parfaitement inepte. C'est à tel point que, ce soir, j'ai furieusement envie d'abolir la funeste habitude contractée depuis tant d'années : consigner en des chroniques mes faits et gestes journaliers. Il est bien clair que si je suis conséquent avec moi-même et que je vive encore soixante ans – ce qu'à Dieu ne plaise ! – mes chroniques finiront par remplir toute une bibliothèque ! Je n'aurai alors ni le temps ni la force, même plus le goût peut-être, de me relire. Alors à quoi bon ? Subséquemment, prolixe Paul, tâche au moins d'être concis, à défaut d'être captivant. C'est la promesse que je me fais toujours en commençant un cahier et que je ne tiens jamais.
Ce lundi 8 septembre est donc la dernière journée que je passai à Bonlieu. La nature et la montagne, s'aidant l'une l'autre, rivalisèrent ce jour-là de douceur et d'harmonie pour aviver mes regrets. Tout était irisé de bleu, à peine brumeux : c'était le Jura dans ses plus beaux atours, comme je ne l'espérais plus.
Après déjeuner, il me fallut boucler mon sac, bien que les deux fils Delaborde voulussent me faire partager aimablement d'ultimes distractions. Mais je n'avais plus le cœur à ces plaisirs champêtres. Tout était passé si vite, trop vite, tout n'avait été qu'une aimable et presque irréelle parenthèse : l'état de grâce n'avait même pas duré une semaine ! A quatre heures, oppressé de tristesse, je dis adieu au Prieuré. Malgré l'heure tardive, j'emportai un maillot de bain pour me plonger une dernière fois dans le lac de la Motte. Ce denier bain en solitaire fut délicieux et prometteur : je crois avoir bien réussi trois brasses à la nage. Je parle de véritable nage, pas de barbottage ! Un seul regret : deux jours de plus, j'aurais su nager parfaitement.
Jamais d'ailleurs, le site ne m'avait paru plus enchanteur alors que, quelques jours auparavant, en proie à une très brève crise, je m'étais permis une injuste critique. En cette fin d'après-midi, les rochers des Maclus et les immenses sapinières étaient veloutées de bleu, alors que, la veille au soir c'était le rose qui dominait. Une lumière déjà automnale, douce et soyeuse, poudrait aujourd'hui l'atmosphère tandis qu'étincelaient les eaux du lac, avec au beau milieu son îlot étrange. Il existait jadis, dit-on, un couvent de nonnes. Les chanceuses ! Ou les malheureuses puisque l'ordre avait périclité, sans doute par surcroît d'isolement.Je sortis à regret de l'eau et, lorsque je m'étendis pour me sécher sur notre butte familière, je ressentis à quel point j'étais désormais seul. Ni Jérôme, ni Nanou, ni le bel abbé Denizot, ni surtout mon camarade Pierre. Où s'étaient-ils enfuis ? Pourquoi m'avaient-ils laissé partir ? Le chagrin m'étouffait. Je sentais les larmes prêtes à jaillir. Pour couper court, encore humide, je sautai sur mon vélo et fonçai vers la vallée.. Une fois encore, la nature se fit douce et consolatrice. Quand je passai à Hay, la soirée était féerique – c'est le mot – une des plus exquises soirées d'été qu'il m'ait été donné de voir. La montagne vibrait de bleu. La descente sur Doucier me parut plus longue que prévue car la route ondule, quitte les bois pour sinuer paresseusement à travers des pâturages parfumés et des friches à genévriers. Les rochers des Maclus avaient disparu derrière moi mais je vis longtemps encore la Baume et le clocher de Bonlieu sur le sommet du plateau. Je n'arrivai à Doucier qu'à six heures. J'avais déjà parcouru une douzaine de kilomètres depuis le lac d'Hay et chaque coup de pédale était un coup de regret. En arrivant dans le bourg, je me retournai une dernière fois : ultime vision dans un poudroiement d'azur, au-dessus de la vallée du Hérisson. Le clocher de Bonlieu comme un ultime coup de dague ! Un affreux désespoir s'empara alors de moi. J'étais arrêté au bord de la route, tremblant, hoquetant : j'aime véritablement Bonlieu. Tout dans Bonlieu : non seulement le lac mais la vie là-haut, le chalet, ses occupants, ces garçons de mon âge. Et ce qui me causait un regret intolérable, c'était de songer au délicieux bain quotidien : c'était fini désormais et je ne saurais pas nager ! Oui, il me semblait avoir abandonné ce qu'il y a de meilleur dans les vacances, ce pour quoi je suis fait : une solitude mais une solitude peuplée, peuplée de chaleur et d'amitié virile. Et de nouveau, asséchant mes pleurs, le fier refrain me venait aux lèvres, cet air martial que nous reprenions en chœur en revenant de la pêche et de la baignade. Je me mis à le fredonner, sans me remettre encore en selle, les yeux clos, au bord du chemin, sans souci de ridicule, tel un pèlerin hagard en sa ferveur. Allobroges vaillants ! dans vos vertes campagnes, accordez-moi toujours asile et sûreté. Car j'aime à respirer l'air pur de vos montagnes. Je suis la liberté ! la liberté ! Cette chanson altière me fit immédiatement du bien. Je me sentis moins seul et plus vigoureux. J'ai alors crié mentalement – je me revois, c'était presque trop théâtral - et fait un geste d'adieu à ces lieux magiques, si beaux, si choyés, où je venais de passer de si beaux jours… et je me suis élancé, presque allégé, sur l'autre versant de l'Heutte, comme sur un autre versant de ma vie.
Mais j'avais beau me rapprocher de l'Etoile, l'effet ordinaire dit « de l'écurie » tardait à se produire. Vers sept heures, après avoir traversé la forêt de Perrigny et amorcé la superbe descente sur Pannessières, j'entrai sans transition dans une atmosphère étouffante, une espèce de bain chaud vraiment inattendu. Décidément, la fraîcheur du lac de la Motte, pourtant si redoutée, n'était plus qu'un souvenir. Cette touffeur soudaine, à la fois répugnante et familière, signifiait bel et bien que le village de l'Etoile était tout proche. Effectivement, au tournant suivant, je vis à mes pieds la mer bressane. Je me rappelle avoir eu alors une sensation de stupeur en reconnaissant les collines de mon village. Il me semblait avoir quitté le pays depuis trois mois ! Le château du Pin, tel qu'on l'aperçoit de la route, se dresse à une hauteur inhabituelle. Son fier donjon étincelait dans le crépuscule. C'était beau, c'était puissant. Et cette vision à nouveau me fut tonique : j'avais l'âme ivre de cette grandeur, de cette luminosité, de regret et de douleur mêlés aussi, bref d'émotion – ce que moi, j'appelle « émotion » et qui me ravit si violemment. Bien sûr, mon émotion chérie ne dure guère, elle s'affadit vite mais c'est là tout son prix et sa raison d'être : brève et intense, intense parce que brève.
D'une manière logique, mon approche de l'Etoile me parut donc de plus en plus triviale. Après le Thabor et ses splendeurs, je me traînais dans la plaine. Je trouvais que l'air d'en bas sentait fort, des relents de bestiaux, une atmosphère pesante et torride. Un coup du sort vint confirmer mon dépit : après une descente vertigineuse sur Robinet, à peine avais-je bifurqué en direction de l'Etoile, un énorme clou vint perforer mon pneu arrière. Nom d'un sacré Macaroni ! C'était le comble. Arrivé presque au port, je me trouvais pitoyablement échoué. En rade, à la fois pratiquement et d'une manière symbolique. Pestant comme un beau diable, je dus, à la nuit tombante et au bord du chemin, bricoler à la hâte et replacer ma chambre à air de rechange. Durant l'opération, j'eus l'occasion – terrible coup de grâce – de mesurer amèrement la voyouterie des habitants du coin. Qu'on en juge : deux bergers (accompagnés d'un garnement effronté en qui je crus reconnaître mon garçon au fouet d'allure si perverse) se mirent à insulter grassement au passage une jeune fille qui se trouvait dans une automobile décapotable, en compagnie de ses parents. Comme je réparais mon vélo et que les malotrus n'étaient qu'à un jet de pierre, je les entendis très nettement : ils se réjouissaient bruyamment d'avoir fait rougir la voyageuse ! Les brutes ! Le gosse avait toujours ce petit rire aigre-doux qui m'avait vrillé à la sortie de l'église en août dernier. Odieux souvenir…
Après avoir parcouru dans le noir les derniers kilomètres, j'arrivai enfin à Montclairgeau. J'y fis une arrivée d'autant plus sensationnelle qu'on ne m'attendait guère. Cet accueil m'enchanta puis m'irrita : trop d'empressement, trop de questions oiseuses. Je fus néanmoins le plus aimable possible, très patient quand mes sœurs me harcelaient de baisers et que Mère me reprocha mon teint trop hâlé. Mais je n'étais en fait guère disposé à ces retrouvailles familiales, je n'avais pas eu le loisir de m'y préparer. Ces embrassades me ramenaient à mon prosaïque destin et à des liens étouffants. J'étais encore tout vibrant d'une émotion à peine contenue où combattaient, pêle-mêle, le regret de Bonlieu, la tristesse lancinante des départs et mon parti pris farouche contre l'Etoile que venait de renforcer le comportement de trois rustres typiques. Qu'on me laisse donc respirer ! Qu'on me donne le temps de m'adapter ! Ce fut d'ailleurs bien pis lorsque Mère m'annonça qu'oncle Léon et tante Guitte débarquaient mercredi, que les de Virville étaient déjà là, que Gérard le Fat m'attendait avec impatience, que la réception chez nous aurait lieu demain, que par contre le prochain thé à l'extérieur n'aurait pas lieu chez les Grimal, comme prévu de longue date, mais bien chez les Klotz etc. Quant à Bon Papa, revenu le matin même de St-Loup, il se mit sans raison à disputer plus ou moins tout le monde. Foyer clos, portes refermées, possession jalouse du bonheur… J'étais consterné. Et dire que j'espérais me pelotonner à Montclairgeau dans ma chère solitude, pour y lire et corriger mon « Elégie pour un cœur affamé » trop longtemps négligée, pour y savourer aussi la paix des grands tilleuls et des crépuscules sur la Bresse…
J'allai me coucher très tôt, à peine le dîner terminé. Mère me reprocha d'être froid et de ne rien raconter sur Delaborde et Cie. Je repris mon habitude : je haussai les épaules. Décidément, tout repart comme avant : je suis un grand fils désagréable ! Je ne pus évidemment trouver le repos et recouvrai, comble d'infortune, une autre de mes sales manies : la céphalée, gardienne de mes insomnies. Il faut dire que mon pauvre être, brisé de fatigue et les nerfs encore tout vibrants, ne put trouver le repos, ni l'apaisement au regret persécuteur de mes Allobroges !
A SUIVRE
