LA CHINE VUE PAR… (7)
mercredi 9 juillet 2008. Lien permanent
Qu'en ont dit nos écrivains français ? Reprise de ma série où s'illustreront Diane de Margerie (l'une des deux seules écrivaines dénichées avec la Grande Sartreuse !) Renan, Montesquieu, André Chénier, Paul Claudel, Philippe Solers, Pierre Loti etc. Passionnant, non ? à l'heure où l'Empire du Milieu intrigue ; fascine et inquiète.
Aujourd'hui l'écrivain qui me fascine le plus dans sa description de l'Asie : Henri Michaux (1899-1984). Ses croquis sont tellement bien vus, alertes, pleins de couleurs autant que de psychologie subtile et d'humour, qu'ils n'ont pas pris une ride depuis la parution de son livre en 1933. La Chine d'aujourd'hui est méconnaissable, le Chinois, lui, est éternel. Et Michaux, un barbare décidément très fréquentable !
Aujourd'hui, le théâtre chinois : le mime – la mimique – au service du symbole.
Aujourd'hui l'écrivain qui me fascine le plus dans sa description de l'Asie : Henri Michaux (1899-1984). Ses croquis sont tellement bien vus, alertes, pleins de couleurs autant que de psychologie subtile et d'humour, qu'ils n'ont pas pris une ride depuis la parution de son livre en 1933. La Chine d'aujourd'hui est méconnaissable, le Chinois, lui, est éternel. Et Michaux, un barbare décidément très fréquentable !
Aujourd'hui, le théâtre chinois : le mime – la mimique – au service du symbole.
Le Chinois a le génie du signe. L'ancienne écriture chinoise, celle des sceaux, ne contenait déjà plus ni volupté dans la présentation ni dans le tracé, l'écriture qui lui a succédé a perdu ses cercles, ses courbes, et tout enveloppement. Dégagée de l'imitation, elle est devenue toute cérébrale, maigre, inenveloppante (envelopper : volupté).
Et seul le théâtre chinois est un théâtre pour l'esprit.
Seuls les Chinois savent ce qu'est une représentation théâtrale. Les Européens, depuis longtemps, ne représentent plus rien. Les Européens présentet tout. Tout est là, sur scène. Toute chose, rien ne manque, même pas la vue qu'on a de la fenêtre.
Le Chinois au contraire, place ce qui va signifier la plaine, les arbres, l'échelle, à mesure qu'on en a besoin. Comme la scène change toutes les trois minutes, on n'en finirait pas d'installer des meubles, des objets etc. Son théâtre est extrêmement rapide, du cinéma.Il peut représenter beaucoup plus d'objets et d'extérieurs que nous.La musique indique le genre d'action ou de sentiment.
Chaque acteur arrive sur scène avec un costume et une figure peinte qui disent bien tout de suite qui il est. Pas de tricherie possible. Il peut dire tout ce qu'il veut. Nous savons à quoi nous en tenir.
Sur sa figure le caractère est peint. Rouge, il est courageux, blanc avec raie noire, il est traître, et on sait jusqu'à quel point ; s'il n'a qu'un peu de blanc sur le nez, c'est un personnage comique etc.
S'il a besoin d'un grand espace, il regarde au loin, tout simplement ; et qui regarderait au loin s'il n'y avait pas d'horizon ? Quand une femme doit coudre un vêtement, elle se met à coudre aussitôt. L'air pur seul erre entre ses doigts (car qui coudrait de l'air pur ?) le spectateur éprouve la sensation de la couture, de l'aiguille qui entre, qui sort péniblement de l'autre côté, et même on a en plus la sensation que dans la réalité, on sent le froid, et tout. Pourquoi ? Parce que l'acteur se représente la chose. Une sorte de magnétisme apparaît chez lui, fait du désir de sentir l'absente.
Quand on lui voit verser, avec le plus grand soin, d'un broc inexistant, de l'eau inexistante, sur un linge inexistant et s'en frotter la figure et tordre le linge inexistant comme il se doit faire, l'existence de cette eau, non apparue, et pourtant évidente, devient en quelque sorte hallucinatoire et si l'acteur laisse tomber le broc (inexistant) et qu'on est au premier rang, on se sent éclaboussé avec lui.Il y a des pièces d'un mouvement incessant, où l'on gravit des murs inexistants, en s'aidant d'échelles inexistantes, pour voler des coffres inexistants, théâtre d'où on sort épuisé.
Il y souvent, dans des pièces comiques, de longues minutes de mimique presque ininterrompue.
La mimique, le langage d'amoureux est quelque chose d'exquis, meilleur que des mots, plus naturel, tangible, plus coulé, plus spontané, moins intimidant, c'est plus frais que l'amour, moins exagéré que la danse, moins extra-familial, et on peut représenter tout sans que ce soit choquant.
J'ai vu, par exemple, un prince qui voyageait incognito, demander à une fille d'auberge par gestes de coucher avec elle.Elle répondait, dans le même genre, par quantité d'impossibilités.
Les propositions de coucheries paraissent toujours difficilement séparables d'une certaine sensualité. Or, c'est curieux, il n'y en avait pas. Mais pas l'ombre ; et cela dura bien un grand quart d'heure. C'était une obsession chez ce petit jeune homme. Toute la salle était amusée. Mais jamais cette obsession n'était gênante. Elle n'était pas en chair mais à l'état de tracé, comme certaines figures vues en rêve, dépourvues de tout débordement.
Henri Michaux, Un barbare en Chine, Coll. Imaginaire, Gallimard
