Mardi 3 août 1920. L'odyssée de Bourbon-Lancy (premier épisode)

Il me faut d'abord préciser que la chronique qui va suivre, longue et minutieuse, n'a été écrite que 48 heures plus tard. En effet, trop de péripéties se sont bousculés, presque jour et nuit, pour que je puisse en faire un rapport régulier comme j'en ai l'habitude. J'avais donc laissé une douzaine de feuillets vierges que je compléterais, le cas échéant, par quelques cartes postales. Dans le feu de l'action, je me suis contenté de rapides notations sur le carnet d'observation qui ne me quitte pas. Evidemment, j'aurais pu ensuite, à tête reposée, raccourcir ici, suggérer là, mais je me suis dit que, puisque je n'écris que pour moi-même, je serai bien aise, cet automne à Paris, de pouvoir relire une narration exhaustive et vibrer encore à nos palpitantes aventures.

Ce premier mardi du mois, nous avions donc convenu, Cécile et moi, de partir avec notre chère Citroën chercher Bon Papa à Bourbon-Lancy, ville située à 160 kilomètres de l'Etoile, à la limite ouest de la Saône-et-Loire. Il était à peine une heure de l'après-midi et nous comptions arriver à son hôtel pour le dîner. La nuit précédente, il avait fait un sérieux orage et il était tombé beaucoup d'eau jusqu'en fin de matinée. La fraîcheur serait donc assurée, ce qui ne peut qu'être bénéfique, autant pour les voyageurs que pour le moteur. Le temps pourtant s'était levé, le ciel complètement découvert et, à notre départ, le soleil brillait et chauffait.

Cécile était au volant et moi à ses côtés, compulsant les cartes. Nous commençâmes par monter à Persanges puis, après un court bonjour à Lolo de Catelin qui nous attendait devant la grille, nous continuâmes sur St Didier. Le chemin qui traverse le bois de Bey est vraiment agréable mais les choses se gâtèrent déjà dans la région de Courlaoux, tout de suite après les étangs : la route se dégrada et le soleil était de plus en plus impitoyable. Nous dûmes nous garer sur le côté pour abaisser la capote. Nous prîmes bientôt la grand route de Louhans par Beaurepaire et Maître-Camp, entrant enfin en Saône-et-Loire. La route, rempierrée depuis peu, est détestable. Impossible de faire de la vitesse et il était déjà quatre heures passées lorsque nous atteignîmes Louhans. Une trentaine seulement de kilomètres avait été parcourus cahin-caha, ce qui fit pester Cécile. Je décidai, comme à l'accoutumée, de rester stoïque et de juguler mes mauvais pressentiments.

Louhans est une bourgade de Bresse assez insignifiante. Toute son importance réside dans des marchés de bestiaux et de volailles qui s'y déroulent régulièrement. Seule originalité : la ruelle en arcade tenant lieu de rue principale est tout à fait semblable à la rue du Commerce de Lons-le-Saunier. Nous croyions être tirés d'affaire mais, à la sortie du village, la route devint encore plus mauvaise, sinuant à travers champs entre des rangées de peupliers. Là encore, impossible pour Cécile d'améliorer son record personnel de vitesse. Dans l'intervalle, le ciel s'était couvert et peu avant Cuisery, à une vingtaine de kilomètres de Louhans, nous essuyons une courte ondée, assez légère. Puis, après une accalmie, les choses se gâtèrent : en face de nous, les côtes du Charolais dominant Tournus étaient frangées par un ciel noir et lourd Je tentai de conjurer le mauvais sort en risquant un pronostic optimiste : l'orage n'allait-il pas glisser le long de la Saône en direction du nord ? Calcul déjoué, l'orage prend un raccourci vers Tournus, paraît foncer comme à dessein sur nous, nous assiège de chaque côté du véhicule telle une monstrueuse tenaille. L'air soudain a fraîchi. Nom d'un Macaroni ! Cécile s'agrippe à son volant, tend le cou vers le pare-brise pour voir plus clair tandis que je me mets à bringuebaler sur le siège. Sur notre droite et sur notre gauche, deux énormes murailles de suie. J'avais l'impression que nous pénétrions à sec entre les flots érigés de la Mer Rouge, ou plutôt une Mer Noire dressée sur nos flancs. Le miracle antique fut bel et bien réédité, mais en notre défaveur : notre char Citroën est soudain frappé latéralement par un ouragan pervers. Toutes les eaux du Déluge s'abattent sur nous : mitraille de grêles, trombes d'eau, zébrures d'éclairs, crépitements sur le pare-brise, bourrasques dans la capote, explosions de foudre si pétaradantes, si proches, qu'on ne savait plus ce qui nous faisait si dangereusement tressauter : la pierraille du chemin ou la sécheresse des détonations. Aveuglée, effrayée, ne maîtrisant plus rien, Cécile stoppa sur le bord de la route malgré le voisinage des immenses peupliers. Là, recroquevillés, grelottants, nous attendions du ciel un geste de clémence. Hachées par la grêle, les feuilles des arbres se collaient contre la glace et les fenêtres de mica. La pluie se faufilait par toutes les fentes du véhicule, minces filets s'insinuant au moindre interstice. Malgré nos imperméables, nous étions trempés jusqu'aux os. Il me sembla que cet orage, aussi soudain que monstrueux, avait fait rage pendant des siècles, s'acharnant expressément sur notre pauvre asile de toile.

Le temps s'écoulait, l'inertie nous pesait mais nous paraissions tous deux habitués au danger tant nous fascinait ce déchaînement des forces de la Nature. Appelant ma logique mathématique à la rescousse, j'avais déduit que ce type de violence ne pouvait qu'être brève, forcément suivie d'une embellie toute aoûtienne. Une fois encore, la météorologie me contraria. Certes la violence s'était atténuée, mais l'orage s'éternisait. Finalement, nous décidâmes d'amorcer la descente vers Tournus, fût-ce à tâtons. Cécile tourne le bouton de la magnéto, enfonce à fond la pédale de mise en route : rien. Ou plutôt une sorte de râle lamentable. J'observe ma sœur à la dérobée : malgré sa témérité légendaire, je vois bien que son front est moite, et que ce ne sont pas des gouttes de pluie ! Nous voilà en panne, pris en étau entre trombes d'eau et détonations de foudre. Une seule issue : patienter, patienter encore, laisser finir l'orage, aviser ensuite. Nous tentâmes de nous venger sur le pain brioché mais notre goûter fut gâché par l'humidité ambiante et l'amertume de la défaite.

Cécile ne l'entendit pas de cette oreille, déjà penchée sur le moteur alors qu'il pleuvinait encore. Ma sœur, quelle maîtresse femme ! Et dire qu'elle a deux ans de moins que moi ! Malheureusement, la science mécanique ne s'improvise pas. A quoi bon ausculter le moteur défaillant ? Après avoir inspecté les lieux, la conductrice eut une idée : puisque nous n'étions guère éloignés du sommet d'une légère côté, il suffirait de pousser l'automobile puis de profiter de la descente pour amorcer le moteur. Aussitôt dit, aussitôt fait : chacun s'arc-boutant sur le côté du véhicule qui dégouline ainsi soit-il, nous le poussons puis, hop ! Cécile se retrouve au volant. Mais le moteur, même en descente, s'obstinait à ne pas vouloir repartir. Sans doute, était-il sérieusement enrhumé. Cécile manœuvra alors en roue libre et comme la pente n'était pas trop forte, nous pûmes atteindre sans encombres le village de Lacrost. L'ayant confondu avec Tournus – ce qui est impardonnable – je fus bien ennuyé de ne point trouver le garage indiqué par le guide Michelin. Après nous être renseignés, toujours inconscients dans notre rage d'arriver avant la nuit, nous continuâmes à descendre par la seule force du poids de la machine. Fort heureusement, nous finîmes par stopper près d'un camion qui venait d'avoir une panne sans gravité. Le conducteur, ému par notre infortune ou bien par le minois de la courageuse conductrice, accepta de nous prendre en remorque jusqu'à Tournus dont j'apercevais déjà les clochers quadrangulaires, à quelque deux kilomètres de là. Le soleil de nouveau brillait et c'est dans cet attelage humiliant que nous traversâmes la Saône paresseusement étalée dans la plaine : après la noyade de Pharaon, le sort pitoyable de Vercingétorix derrière le char de l'Imperator. Vae victis ! Cécile n'avait pas ce genre d'amour-propre mal placé : déjà elle me secouait, reprenait la situation en main et, profitant de son ascendant féminin sur le camionneur, le pria de bien vouloir prolonger sa bonne action jusqu'au garage. Ce qu'il fit de bonnes grâces et son complément de charité fut appréciable : le brave homme dut grimper dans Tournus pour nous tracter jusqu'au garage de la Place du Champ de foire où un apprenti prit la relève. C'était un jeune homme charmant. Toute sa physionomie respirait une simplicité saine et de bon aloi, une sorte de franchise affable : à l'évidence il désirait m'être agréable en nous venant promptement à l'aide.

La réparation dura deux bonnes heures. La double explication du patron me sembla obscure, surtout la seconde, mais à chaque spécialiste sa science : des courants induits causés par la foudre avaient détraqué les bougies de la magnéto tandis que le carburateur avait été encrassé par l'eau indûment contenue par l'essence qu'on nous avait vendue le matin à Lons. Cécile opina de la tête et paya. Il était déjà cinq heures passées et nous ne savions quel parti prendre : coucher à l'hôtel ou repartir pour Bourbon-Lancy encore distant de cent kilomètres. Peu après sept heures, ayant retrouvé foi en notre moteur et constatant que le temps s'était remis au beau, nous nous décidâmes. Plus exactement, Cécile décida car j'aurais, moi, préféré m'éterniser ici après avoir jeté un coup d'œil du côté de Saint Philibert. Ma gentille sœur trouva un compromis : à défaut de tourisme, nous fîmes tous deux, presque en amoureux, un excellent dîner à l'Hôtel du Sauvage puis nous repartîmes, espérant bien arriver à Bourbon-Lancy avant minuit. Cécile, ragaillardie par son omelette aux girolles, comptait bien forcer l'allure.Or, à quelques kilomètres de Tournus, alors que nous escaladions les côtes du Charolais par une rampe de 10 à 15%, au moment où nous allions atteindre le sommet en cahotant, le moteur, après avoir crachoté deux fois, s'arrêta net. Le traître ! Cécile lâcha un horrible mot, improvisa je ne sais comment un demi-tour hasardeux, obliqua dans un sentier sur le côté pour s'élancer tandis que je poussais de toutes mes forces en maugréant contre la mécanique moderne et les ruses des garagistes prévaricateurs. Ma mauvaise humeur décupla mes forces puisque le véhicule parvint à passer le sommet tandis que l'automobile reprenait son allure. Mais autant dire que nous n'avions plus confiance dans notre moteur.

La nuit était venue. Pendant quelque temps, nous montâmes et descendîmes par une route en zigzags qui, de jour, devait être fort pittoresque. Nous traversâmes Pancey à vive allure, tous phares allumés. Nous gravîmes sans difficulté une seconde côte puis Cécile, comme enivrée, lança son bolide dans une pente très prononcée, d'abord coupée de tournants, puis tout à fait rectiligne. Il faut dire que depuis Tournus le revêtement de la chaussée était excellent. Cependant, je n'étais pas tout à fait rassuré, surtout à cause de l'obscurité mouvante qui donnait à notre équipage des allures de course à l'abyme. Cécile, elle, chantait à tue-tête jusqu'au moment où, à force de descendre en roue libre à fond de train, elle dut serrer prudemment son frein. Et c'est alors qu'à la sortie de Collonge le caoutchouc du frein, sans doute surchauffé, se mit à dégager une fumée nauséabonde en même temps que les phares éclairaient une sorte de piste rougeâtre. La conductrice soudain dégrisée crut que le moteur flambait : elle prenait ce rougeoiement, à vrai dire étrange, pour l'incendie du moteur. J'eus grand peine à la rassurer même si le grésillement du caoutchouc n'était pas fantasmatique. Cécile voulut à tout prix en avoir le cœur net et inspecter sa mécanique mais la pente était si raide que, pour lui permettre de lâcher le frein à pied, je dus chercher presque à tâtons des cales dans une cahute déserte au bord de la route. Ouf ! Le moteur n'avait rien. Nous pûmes reprendre notre route et ma sœur, à ma demande, calma ses ardeurs. J'étais très intrigué par cette couleur de la chaussée qui me fit croire, durant tout le reste du trajet, que nous étions déjà dans le Morvan. En réalité, c'est le Charolais que nous traversions dans toute sa longueur. Peu importe d'ailleurs, Morvan ou Charolais, cette randonnée nocturne en automobile, par des routes surprenantes, dans un décor fantomatique, avait quelque chose d'épique et de très excitant ! Dans les forêts, toutes sortes d'êtres nocturnes trahissaient leur présence par la phosphorescence de leurs yeux : chats sauvages, lapins de garenne, chevaux dans les pâturages, chouettes effarées, de petites hulottes qui, fascinées par la lumière, se faisaient happer par nos phares. Quant aux lapereaux sauvages, ils s'éparpillaient en tous sens dans les taillis bordant la route. Mais en réalité, à part quelques descentes vertigineuses, nous ne progressions guère puisque, presque à chaque carrefour, je devais dans la lueur tremblotante des phares déchiffrer bornes et poteaux indicateurs. Guère facile non plus de lire ma carte à la lueur d'un briquet !

Tout alla bien, sans odeur suspecte ni faiblesse du moteur, jusqu'à St-Gengoux-le-National où des villageois non encore couchés nous renseignèrent fort utilement. Il était minuit passé lorsque nous quittâmes Joncy. Pendant une vingtaine de kilomètres, fonçant droit vers l'Ouest par monts et par vaux (surtout par monts car de nouvelles masses sombres se dressaient sans cesse devant nous), nous allâmes bon train, sans rencontrer âme qui vive, exceptés ces malheureux candidats au suicide s'immolant sous nos phares. A Ciry-le-Noble, nous fûmes soulagés de pouvoir puiser de l'eau dans le canal du Centre, vaguement éclairé par une lune parcimonieuse. Nouvelle perplexité à Perrecy-les-Forges puisque l'intersection n'indiquait aucune orientation. Le village se compose en fait de deux sections et, ne sachant dans laquelle nous nous trouvions, je m'aperçus tout à coup que nous étions à Perrecy, à quatre kilomètres de là. Il nous fallut vaille que vaille nous remettre sur la bonne route, celle de Gengoux, bourg maudit qui devait nous être fatal à l'aller comme au retour.

Gueugnon, sur l'Arroux, est un gros bourg industriel où les cheminées d'usines tiennent lieu de cathédrales. Une plaque indicatrice posée stupidement par le T.C.F. nous induisit une nouvelle fois en erreur. Nous nous trouvâmes tout d'abord dans une sorte d'impasse barrée par un tas de moellons puis par une barrière métallique. De toute évidence, ce n'était pas la voie la plus directe pour atteindre Bourbon-Lancy ! Cécile devenait de plus en plus irritée et son demi-tour n'eut pas le coulé habituel. Ayant trouvé une issue, elle lança rageusement la Citroën jusqu'à un nouveau carrefour qui, pour une fois, annonçait un foisonnement de directions : Digoin, Charolles, Toulon-sur-Arroux, tout sauf notre destination. Découragés, nous avions pris le parti de dormir là, au bord du chemin, dans ce secteur fort inhospitalier… lorsque j'avisai de la lumière derrière une porte vitrée. C'était une maison isolée. A part un insomniaque chronique, qui pouvait veiller à cette heure dans la banlieue de Gueugnon ? Je m'enhardis à frapper et j'eus la surprise de voir sortir un autochtone en chemise, bonnet de nuit et jambes vilainement hérissées. Mais cet homme fut de bon conseil, nous encourageant à rebrousser chemin et à retraverser Gueugnon. A la sortie de la ville, nous tomberions forcément sur un carrefour, près d'une briqueterie fort caractéristique. Point de brique en vue, par contre un poteau vers lequel je me précipitai : « La mendicité est interdite dans la Saône-et-Loire » Sacré nom d'un Macaroni ! Nous étions bel et bien ensorcelés. Retour dans le bourg où, après diverses mésaventures, nous nous retrouvâmes enfin sur la route tant convoitée. Nous quittâmes l'ineffable Gueugnon vers une heure du matin pour atteindre Bourbon-Lancy à 42 kilomètres de là sans aucun nouvel incident. Il était trois heures et une nouvelle épreuve nous attendait : où donc se trouvait l'hôtel St Léger ?

Nous nous étions garés devant une église massive. La lune découpait son ombre dans une laiteur irréelle. Quelques aboiements saluèrent notre arrivée, puis un claquement de volet… J'étais tellement irrité et épuisé que je serais parti à l'assaut du bourg pour réveiller les habitants jusqu'au dernier. Comment pouvait-on dormir du sommeil du juste dans une contrée si ancestrale, sans éclairage urbain ni le moindre poteau indicateur ! Une nouvelle fois, un villageois, plus curieux qu'insomniaque m'indiqua d'une grand geste vague la direction providentielle et nous finîmes par découvrir notre havre, presque par hasard, au fond d'une impasse où Cécile s'était engagée à l'aveuglette. La guimbarde fit un ultime soubresaut. Nous n'aurions pu faire dix mètres de plus.

L'hôtel était bel et bien là, mais pétrifié par un sommeil de plomb. L'entrée éclairée, mais nul gardien. Ni sonnette de nuit, ni veilleur, ni la moindre indication et le garage était fermé à double tour. De haut en bas, tout le monde devait ronfler derrière d'hypocrites persiennes, les plus lâches savourant au fond des draps leur bonne fortune en comparaison du malheur des pauvres voyageurs égarés. Je tentai d'abord de timides appels qui ne réveillèrent que des roquets ; de guerre lasse, ils finirent par se rendormir à leur tour sans que le gérant parût. Furieux, exaspéré, titubant d'ire et de sommeil, je voulais réveiller tout l'hôtel ! Cécile me calma à grand peine, évoquant les risques de tapage nocturne et de scandale qui rejaillirait sur Bon Papa. Bref, comme le jour n'allait pas tarder à poindre, nous prîmes l'amère décision de savourer notre victoire à la Pyrrhus : nous dormirions là, dans l'auto, à peine correctement garée, devant le porche de cette minable et inhospitalière auberge.

Mercredi 4 août 1920. Notre périple (second épisode)

La fraîcheur et la lueur de l'aube nous éveillèrent vers cinq heures trente. Nous avions dormi à peine deux heures, les reins courbatus et la tête lourde. Une demi-heure plus tard, comme l'hôtel semblait s'animer enfin, j'allai en vacillant trouver le gérant. L'œil vif et le teint frais, il semblait tout aise d'accueillir son premier et matinal client. Il compatit bien vite à d'aussi éprouvantes mésaventures et nous offrit un grand bol de chocolat chaud pour nous faire patienter jusqu'au réveil de Bon Papa. Quelle ne fut pas sa stupeur de nous voir entrer dans sa chambre ! Il s'était vaguement inquiété la veille au soir mais, comme il s'embrouille à présent dans les dates, il s'était endormi sans alarme exagérée. La toilette fut vite expédiée puis nous nous effondrâmes, tout habillés, sur les lits jumeaux qui nous avaient attendus toute la nuit. Ce fut un repos symbolique d'une heure à peine. La journée commençait claire et fraîche, sous un ciel bleu qui n'allait pas tarder à se couvrir. A vrai dire, nous n'avions pas grand chose à faire ici, sinon passer une bonne nuit – ce qui était définitivement compromis – et récupérer Bon Papa pour le ramener à Montclairgeau.

Nous prîmes un petit déjeuner plus substantiel puis, après nous être dégourdis les jambes près de l'Etablissement Thermal, nous décidâmes de prendre le chemin du retour sans nous attarder davantage. Cécile acheta deux bidons d'essence, je casai les nombreuses valises de grand-père puis nous démarrâmes à dix heures pétantes. La vaillance du moteur restait problématique mais, en compagnie de Bon Papa, nous nous sentions tout à fait rassurés : il nous porterait chance pour le retour. Et c'est ce qui arriva : nul incident, excepté un cafouillage à Gueugnon (c'est une fatalité !). De jour, le parcours était le même et en même temps complètement renouvelé, plutôt amélioré, sauf les hauts fourneaux à qui la lumière n'apportait pas de supplément d'âme La faune nocturne faisait place à d'autres animaux plus placides – oies, dindons, chèvres, vaches… - et, sous le regard vigilant de Bon Papa, Cécile ne mit pas leur vie en danger. D'ailleurs, l'œil vif du cher l'aïeul ne tarda pas à se voiler, une aimable lassitude de vieillard qui permit à Cécile de prendre son envol.

A vrai dire, il serait oiseux de narrer par le menu détail l'itinéraire du retour puisqu'il ne se passa rien d'exceptionnel. Je veux juste dire un mot sur le fleuron du Charolais et notre visite à Tournus où nous déjeunâmes. Selon une mode très originale, particulière à cette région, la tête des bovidés qui sont généralement blancs et très propres, est ici ornée d'une sorte de mitre de paille tressée, rappelant soit la coiffure ancienne des femmes de la Bresse, soit l'aigrette dont les Egyptiens ornaient le front de leurs chevaux. Cette observation m'occupa un long moment et je me sentis réconcilié avec les bœufs qui, l'an passé, avaient mis à mal ma fière Rossinante par un soir d'orage !

Nous atteignîmes Tournus vers 13 heures 30 et Bon Papa se fit une joie de nous offrir le restaurant, à l'endroit même où nous avions fait halte à l'aller. Le menu fut un pur délice et l'accueil fort courtois, non sans quelques difficultés préalables, vu l'heure tardive du déjeuner. Je n'avais en fait qu'une idée : aller visiter St -Philibert que j'avais raté la veille. Tandis que Cécile partait faire quelques emplettes, à tout petits pas, Bon Papa accroché à son bras, je me dirigeai vers l'abbatiale en promettant de faire vite. Ce faisant, je passai près d'un bâtiment restauré avec goût, orné encore d'une porte vénérable très élégante, plus exactement un porche roman. Cette ancienne église désaffectée a été transformée en « Splendid Cinéma », ce qui me rendit furieux. Arrivé devant le porche, je fus très impressionné par la façade de granit surmontée de deux grosses tours carrées, à clochers quadrangulaires, les tours étant elles-mêmes flanquées de deux massifs contreforts de granit rose aboutissant aux deux tiers de leur hauteur totale. Je n'eus hélas pas le temps de croquer le monument sur mon carnet. Pour faire bref, je dirai que cette église aux dimensions imposantes est un spécimen très intéressant de l'architecture romane. Consacré en l'an 1019, c'est sa simplicité de bon aloi qui m'a frappé, cette ancienneté m'impressionnant plus que les ornements traditionnels qu'on trouve à foison dans nos églises : orgues, jolis tableaux, donateurs transformés en gisants de granit poussiéreux sans parler des troncs nombreux et disgracieux. Le pire restait à venir : les innovations sulpiciennes du curé actuel dont plusieurs statues bariolées aux postures particulièrement niaises. J'en fus consterné. Après la salle de cinéma, c'était un nouvel outrage au bon goût et je n'eus guère envie de m'attarder ici. Cécile et Bon Papa m'attendaient déjà dans l'automobile et nous démarrâmes vers quatre heures.

Le reste du parcours fut presque de la routine : Montmorot et ses collines couronnées de ruines, Lons qu'on traversa en trombe (notre Citroën avait flairé l'écurie !), et enfin notre château de Montclairgeau dont nous franchîmes les grilles à six heures pile. Mère nous accueillit avec joie, découvrant avec incrédulité, au fur et à mesure de nos récits entremêlés, des péripéties inattendues. Je n'avais pas hélas ma force imaginative habituelle pour en amplifier le mordant, tant j'étais recru de fatigue, affamé et assoiffé, dormant debout et en proie aux signes avant-coureurs d'un rhume menaçant. La nuit fut ma plus belle récompense, à peine suffisante puisque, au matin du jour suivant, je n'étais pas encore remis de mes fatigues ni même complètement éveillé. Cécile, elle, avait trouvé tout son ressort et bichonnait déjà le moteur de sa chère Citroën. Pour moi, cela faisait deux nuits blanches en cinq jours, après les détestables nuits de mon examen à Paris et il m'eût fallu toute une journée de sieste pour me remettre totalement, ce qui fut impossible à cause de la migraine et de mes interminables séances d'inhalation.


A SUIVRE