L'INSAISISSABLE RENÉ-SAMIR H. NILBEL

 

Bonjour, Helcim. Bienvenue en Périgord. Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre passage sur les terres de Montaigne, bien loin de votre Kabylie natale.

  • Bonjour. Oh ! l’Algérie, c’est loin… Eh bien, figurez-vous que j’ai depuis pas mal de temps un grand ami qui vit dans les parages et, à l’occasion de sa dernière dédicace à l’espace Marbot, le 16 juillet dernier, il m’a fait une petite place derrière la table de son stand.
  • Une dédicace partagée, c’est sympa. Un peu à l’image de votre coopération ?
  • Coopération ? Si vous voulez. Disons à deux nuances près : cette dédicace fut une joyeuse catastrophe, autant pour l’un que pour l’autre. L’auteur d’un Ange pour l’été a dû faire une seule vente et les très rares clients, surtout des touristes distraits, nous ont ignorés complètement derrière notre table pourtant magnifiquement fleurie et apprêtée. Je ne savais pas où me mettre tant j’étais mortifié pour lui !

  • La seconde précision que vous souhaitez apporter au sujet de votre proximité ?
  • En fait, Monsieur Bellin et moi-même sommes amis depuis une quinzaine d’année. Mais nous ne collaborons pas vraiment (sauf pour les appréciables coups de pouce pour la relecture de nos manuscrits respectifs et ce n’est jamais à sens unique.) En fait, même s’il y a des passerelles entre nos deux œuvres, parfois troublantes, chacun a sa propre trajectoire, son inspiration, sa manière de concevoir la littérature.
  • Pour vous, Helcim, c’est une vocation tardive, j’ai lu ça quelque part.
  • Oui, aussi éruptive que tardive ! La vie parfois, les aléas de la vie, voire ses contrariétés peuvent paradoxalement donner un nouvel élan, permettre d’amorcer un virage inattendu. Permettre aussi, suite à une épreuve personnelle, de faire une rencontre décisive.
  • Ce fut le cas avec votre rencontre avec Michel Bellin. Mais je ne veux pas me montrer indiscrète…
  • Non, ce n’est pas indiscret. Très certainement, ce fut une rencontre décisive, quasiment providentielle. À l’occasion de mon premier livre, qui connut de nombreux avatars et qui est tout à fait autre chose qu’un « premier roman », mon ami et aîné m’a beaucoup aidé. Il m’a même inspiré ! Une aventure décisive et brûlante, qui a duré plusieurs années, tout ce temps qui s’est déroulé et qui fut scandé par les innombrables refus des éditeurs…
  • Vous en avez souffert l’un et l’autre ? Je veux dire de cet ostracisme littéraire ?
  • Oui, je pense. Même si mon aîné est un dur à cuir qui depuis des lustres sait à quoi s’en tenir sur sa vocation d’ “auteur loser”, comme il dit souvent. Et dont il joue et surjoue plaisamment ! À ce sujet, j’approuve sa formule maison, qui me fait rire et souvent me réconforte au moment de mes déceptions et de mes abattements.
  • Quelle est cette formule magique ?
  • L’écrivain est un va-nu-pieds qui se prend pour Ombilic 1er.
  • Et vous, Helcim, vous vous prenez aussi pour…
  • Non ! Pour rien. Je n’ambitionne rien ! Je ne suis qu’un jeune écrivaillon qui tâtonne et n’a, derrière lui, aucune tradition pour l’épauler et le légitimer. Aucun clan non plus, nulle coterie et surtout pas La Grande Librairie !
  • Ce serait bien, non ? Je plaisante. À propos de cette tradition, vous pensez à la Kabylie, ou plutôt à la littérature arabe en général ?
  • La Kabylie, je n’en parle plus. Jamais. C’est ma période galère, même si la France n’a jamais été l’Eden entrevu. Car les centres de rétention, à l’époque de Sarko 1er, c’était tout de même quelque chose ! Mais c’est dans ces moments-là qu’on peut compter sur les amis, amies aussi, au féminin. Les vrais. Les rares. Dans cette solitude infligée, si l’on parvient néanmoins à s’isoler, on peut s’abreuver à la littérature, à la poésie. Se ressourcer. C’est d’une telle douceur, d’un tel réconfort ! Personnellement, j’ai découvert et approfondi durant cette sombre période certains auteurs de chez nous, entre autres Majnon Layla et surtout les somptueux Quatrains d’Omar Khayyam et ses hymnes non stop au fruit de la treille ! J’avais alors une telle soif de liberté, surtout de respect, d’estime de moi… Pouvoir échapper coûte que coûte à mon destin et me reconstruire par l’écriture. Par l’amitié aussi. Me forger une nouvelle identité.
  • Vous ne semblez pas vouloir vous attarder sur cette période. Ni sur votre vie actuelle, votre personnalité. Je me trompe ?
  • Non. Seuls les mots m’intéressent. Et davantage les mots écrits que ceux, forcément maladroits, confiés à un micro. Peu importe l’auteur, qu’il soit célèbre ou comme moi inconnu, parce qu’autoédité, qu’il soit un grand homme ou une canaille… Seule la Littérature, cet instant où le mot, tel un miracle, sort de sa gaine et miraculeusement éclot. Cette phrase de Bernard Franck me touche chaque jour et me montre la voie : « Le style arrache une idée au ciel où elle se mourait d’ennui pour l’enduire du suc absolu de l’instant. »
  • Le style est donc important pour vous ?
  • Essentiel. Rien de bâclé ni de relâché. Jamais. Le style, c’est l’Homme. Par exemple, j’aime en jouer, jouer et jouir de plusieurs styles, comme, dans la musique occidentale que j’apprends à connaître, il y a plusieurs tonalités, et des variations de couleurs émotionnelles avec le majeur ou le mineur. C’est pourquoi, dans mon Duo des ténèbres, j’ai tenté deux variations : un style très soutenu voire précieux pour l’un des personnages ; et un ton très relâché voire trivial, parfois obscène, pour le second personnage. D’ailleurs, dans mon tout premier livre, davantage témoignage autofictionnel que véritable roman, j’ai joué sur ces variantes de style. À propos du Feu du Royaume, on a écrit que j’avais « martyrisé » (sic) volontairement la langue française pour la sublimer ensuite, d’une manière ultra-classique voire saint-sulpicienne dans mon essai spirituel intitulé La montagne transfigurée. Dans les faits, le style, c’est plus compliqué que ça, plus subtil, plus inattendu. En tant qu’auteur, concerné de très près par "mon" personnage (sans qu’il soit autobiographique à 100%), ce n’est pas moi qui choisis tel ou tel style, ce sont les mots qui d’emblée s’imposent à moi, me bousculent, me malmènent. Du coup, après chaque livre, un peu comme l’immense Flaubert qui d’ailleurs n’a jamais prononcé cette phrase (sorry pour la comparaison !), je suis la Lulu de Pigalle… je suis ce malheureux abbé échoué à Paris ! Donc souvent je souffre. Beaucoup. Mais je ressuscite dès que j'émerge des mots !
  • Vous êtes aussi ce René-Samir Helcim Nilbel. Mais je n’ai pas l’impression qu’à la fin de cette interview, votre mystère se soit beaucoup dissipé. Sauf peut-être à propos de votre vocation littéraire.
  • Je ne suis pas mystérieux. Je ne me cache pas ni me dévoilerai jamais davantage. Trop d’exhibitionnisme, par les temps qui courent, trop de Facebook et Cie. Trop de mercantilisme aussi. Seules la décence et le silence. L'ombrageux secret d'un Henri Michaux devrait être une ligne de conduite pour tous les auteurs. Rapetisser, fuir et s'y tenir ! Seuls les mots qu’il suffit de consulter sur du papier ou sur un écran. Il n’y a qu’à relire Maupassant : « Des mots noirs sur une page blanche, c’est l’âme toute nue. »
  • Avant de vous laisser retourner à votre table de dédicace, pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos projets littéraires, après la sortie de votre troisième livre en juin dernier.
  • Bien sûr. Précisément, je travaille sur une version audio de ce livre qui, comme vous le savez, prend des allures théâtrales de duo, plutôt de duel. En fait, je comptais confier les deux rôles à des comédiens seniors, mais je ne les ai pas trouvés. De toute façon, outre que je n’ai pas les moyens techniques adéquats (matériel d’enregistrement, studio…), je n’aurais pas pu payer mes artistes !
  • Alors, qu’avez-vous fait ?
  • Eh bien, figurez-vous que je me suis tourné vers l’Intelligence Artificielle, l’IA, comme on dit familièrement. Et c’est une sacrée paire de manches ! Car on s’imagine que ChatGPT fait tout tout seul, alors que pour une version sonore, de qualité s’entend, il faut travailler sur la composition des voix, puis leurs articulations, les silences à aménager ici et là. C’est évidemment aussi bluffant que passionnant. En somme, créer du naturel avec de l’artificiel, plutôt des artifices techniques. Un vrai défi ! Les premiers tests sont probants. À n’en pas croire mes oreilles ! Figurez-vous que mon livre audio, il va exister bel et bien. Grâce à la baguette magique de l'IA, c’est « ma » Lulu qui parlera en vrai, avec l'accent, la gouaille, la tonalité grave et ébréchée que je lui ai attribués. Tandis que « mon » Julius lui donnera la réplique avec la profondeur, la douceur, toute la tendresse que je lui ai concoctées, que j’ai sculptées grâce à mon appli de rêve. Pas belle la vie ?
  • Je vois que vous êtes passionné. Et quand sortira ce livre audio « made in I.A. » ?
  • Cet automne, je pense. Mais je suis loin d’avoir fini. Parfois, je cale… car j’ai un peu mauvaise conscience, je me pose des questions à propos de ce génial ChatGPT.
  • Lesquelles par exemple ?
  • Des questions basiques. Par exemple – et j’en suis d’accord avec mon ami Bellin – les robots prétendument géniaux n’ont pas à voler le pain des comédiens si durement gagné ! Ensuite, des machines, aussi performantes soient-elles, seront toujours inadéquates en matière d’Art. Michel l’a d’ailleurs expérimenté dans sa jeunesse, alors qu’on ne parlait pas encore d’IA : le meilleur de ses synthétiseurs ne remplacerait jamais le clavecin d’un Claude Labrèche ! 
  • Je comprends vos réticences. En même temps, ce « livre audio maison », si je puis dire, c’est un bon et beau projet. Je vous souhaite une belle réussite. Et maintenant, un dernier mot, pour conclure, si possible littéraire ?
  • Volontiers. C’est le mot d’une auteure ou d’une autrice, je ne sais pas comment on doit dire aujourd’hui, une immense dame de la Littérature dont je suis en train de relire pour la troisième fois l’œuvre majeure. Yourcenar, puisqu’il s’agit d’elle, dans un de ses commentaires sur Hadrien (ou plutôt Zénon, si je me souviens bien, dans ses Carnets de notes), a écrit cette phrase qui m’a fait sursauter ! Car je me suis dit, c’est cela, c’est tout à fait moi et tel est mon mystère qui, je le concède, peut être dérangeant, frustrant pour les autres, mais pour moi, reste vivant, vibrant, enivrant et toujours inspirant. Tel est aussi le secret de ma relation privilégiée avec Michel, mon vieil ami et protecteur : «  Se désincarner pour se réincarner en autrui. Et utiliser pour le faire ses os, sa chair et son sang, et les milliers d'images enregistrées par une matière grise. Car lorsqu'un être inventé nous importe autant que nous-mêmes, il devient tout. » 
  • Merci, cher Monsieur Nilbel. Bonne chance et bonne continuation pour votre parcours humain et littéraire.
  • Merci ! Bel été à vous et Incha'Allah !

 

In Les Annales de Vesone, n° 36, juillet-août 2025.

 

 

 

 

LE DUO DES TÉNÈBRES, le dernier ouvrage de M. Nilbel est proposé par deux éditeurs : soit Les éditions du Net (avec possibilité de passer commande en librairie) soit sur le site d’Amazon l’offre éditoriale est plus diversifiée et plus économique (livre numérique, broché, relié).

Le livre audio correspondant est paru le 3 octobre 2025 sur RakutenKOBO.